« Votre mari, écrivait-il à Caroline, est un brave homme sur les champs de bataille. Mais il n’a aucun courage moral. » Or, c’est le courage moral qui éclate dans tous les gestes et dans toutes les circonstances de la vie de Napoléon. Une existence entière à supporter l’assaut du monde, seul, avec sa tête et son cœur. Brumaire n’en est pas la première manifestation certes, car l’Italie et l’Égypte avaient précédé Brumaire, et le commandement suprême n’est pas du domaine du courage militaire, mais du courage moral… Il y a, dans son histoire, un acte atroce. Et cependant, cet acte dénote un courage infiniment plus difficile que de s’exposer à la mort, un « courage de la pensée », une aptitude à la décision héroïque qui, quelle qu’elle soit, écartèle le cœur. De plus il n’est pas une faute, ce qui, je le crois bien, l’absout. A Jaffa, il doit choisir entre la mort violente pour les Arabes capturés et la mort par la faim pour eux et son armée s’il les épargne. Il réfléchit, et les fait tuer… Il est facile, après cela, de diminuer un grand homme. On qualifie de folie orgueilleuse, d’insensibilité, d’impulsivité, de crime, tout acte qui soulève d’abord la réprobation de la morale universelle dans telle circonstance où sa conscience doit jouer. Mais la conscience d’un grand homme est un lieu bien plus redoutable qu’on ne le croit en général. Car l’opinion de la morale universelle entre dans le jeu d’un grand homme. Il se passe de morale, mais de conscience jamais. La morale fixe des règles, la conscience n’en veut pas. Et si elle en voulait, elle ne serait plus conscience. Tel acte que la morale autorise déchire certaines consciences. Tel acte qu’elle réprouve n’a, pour certaines autres, aucun aspect répréhensible. Dans les décisions éclatantes, et visées par tous les regards, qu’un grand homme est appelé à prendre, la morale publique et sa conscience ne cessent d’entrer en conflit. Dès lors, les moralistes ont beau jeu. Et l’interprétation des mobiles qui le poussent devient la proie des impuissants : « Le pouvoir, le sang-froid, le courage et la fermeté ne firent qu’accroître le nombre de ses ennemis… L’on appela orgueil sa grandeur d’âme.[10] »

[10] Élison et Eugénie.

Cependant, Brumaire est sans doute, avec et avant 1814 et le retour de l’île d’Elbe, et depuis le jour illustre où César franchit le Rubicon, le signe le plus haut de courage moral auquel l’homme ait pu reconnaître un héros de l’action. Songez qu’il a contre lui la Loi même, la Loi écrite, les plus redoutables symboles qu’on ait trouvés depuis les Livres saints, et qu’une révolution qu’il aime, qu’il approuve, qu’il veut sauver d’elle-même, a consacré dans l’assentiment unanime des plus généreux esprits. Songez qu’il a devant lui le rempart idéologique construit depuis cent ans par Montesquieu, par Rousseau, par Voltaire, par Kant, entre la société théocratique qu’il veut abolir comme eux, et la société civile qu’il veut inaugurer comme eux[P]. Songez que, s’il échoue, c’est bien plus que la mort probable, c’est le déshonneur certain. Songez surtout qu’il porte en lui une puissance incomparable, qu’il a trente ans, toute une vie, déjà la plus glorieuse du monde, pour manifester cette puissance dans les voies suivies jusqu’alors, mais qu’il sait que cette puissance dépasse tout ce que les autres en savent, tout ce que lui-même en devine, et qu’il la joue sur une seule carte, pour la multiplier à l’infini ou l’abolir, en une seconde, à jamais. Songez qu’il ose. Et jugez-le.

« Seules, a-t-il dit un jour, seules les guerres civiles forment les hommes de courage. » Il l’a bien vu, en cet après-midi terrible, soldat sans arme, devant cinq cents hommes en robe qui lèvent le poignard sur lui. Il a manqué de défaillir, il a labouré de ses ongles son visage ensanglanté. Dans la tourbe des députés qui font le coup de poing et le coup de gueule au nom de la Loi, — leur pitance — l’esprit c’est lui, eux la matière. L’aristocrate est écœuré. « Le terrible Hors la Loi ! clameur jacobine équivalente au crucifige »[11], le jette dans une sorte de torpeur nerveuse qui montre de quels combats et de quelles victoires sa résolution est le fruit. Ce n’est ni à la nature du geste, ni aux conséquences du geste qu’il faut mesurer sa grandeur. C’est à ses mobiles profonds, à son sens, à sa portée, à la clairvoyance cruelle de celui qui les aperçoit. Le coup d’État d’un Augereau n’a pas la qualité du coup d’État d’un Bonaparte. Là, c’était un soudard qui n’aime pas les « avocats » et voit un bon tour à leur jouer. Ici, c’est un homme profond sachant qu’un acte décisif qu’il ne dépend que de lui de repousser ou d’accomplir peut écraser dans l’œuf son épopée imaginaire ou l’en faire bondir, les ailes aux épaules, pour lui soumettre le futur.

[11] Léon Bloy, L’âme de Napoléon.

Que cet essor ne se soit pas noyé dans le sang du duc d’Enghien quand Napoléon accomplit son troisième attentat contre la morale publique, c’est là le secret d’une force qui se nourrissait d’elle-même et que le plus noir attentat contre la morale publique pouvait blesser, et faire chanceler une minute, mais non abattre. Car, au contraire, il semble qu’en frappant le crédit moral immense qu’il s’était acquis en Europe, ce meurtre ait fait de l’homme un être plus à part des hommes, un formidable solitaire errant avec plus d’horreur dans sa gloire désespérée, s’enfonçant de jour en jour dans le désert d’une imagination qui toujours devançait son geste et que nul, pas même lui, ne pouvait suivre sans une sorte d’épouvante qui faisait reculer les autres, et l’enivrait. C’est son remords, ce meurtre. Dès qu’il l’apprend, il pâlit, il s’enferme, il est sombre pendant des mois. Après lui, il n’est plus le même. Il y revient vingt fois. Il en parle le premier devant ceux qui n’y songent plus. Il leur demande leur sentiment sur lui, rempli d’une angoisse visible. S’il en parle, il l’appelle une « catastrophe ». C’est le seul point de sa vie qu’il fixe avec une inquiétude anxieuse et sur qui il sent le besoin d’interroger les cœurs. Toujours, sans hésiter, il s’en déclare responsable, — bien que ce ne soit pas très sûr, bien qu’il ait été, avant, travaillé par son entourage, puis, presque certainement trompé au moment même du coup, toute une louche intrigue autour de lui qu’on n’a jamais tirée au clair. Il s’en déclare responsable, mais, dans son attitude, dans son verbe, on sent une lutte confuse en lui, on dirait que son orgueil lui défend à la fois d’avouer sa faute la plus grave, — alors qu’il en avoue tant d’autres, — et d’en découvrir les facteurs.

Le vrai, je le crois bien, dans les mobiles secrets de cet acte, c’est qu’il a peur des assassins depuis la machine infernale et l’histoire de Cadoudal, et qu’il obéit, pour arrêter leur bras par un acte de terreur, aux suggestions des mauvais anges qui l’entourent, Talleyrand, Fouché, ceux qui happent, sous la table où sa gloire est offerte au monde, les ordures et les os que toute gloire conditionne, — car la misère d’un grand homme est d’autant plus profonde que sa vie est plus éclatante, plus innombrable, et entraîne plus de vies tributaires dans le sillage qu’elle fait. Il s’emporte publiquement contre les conspirateurs qui le visent. Il leur reproche tout haut, avec violence, d’empêcher ses projets de mûrir, de ne pas comprendre ses intentions et surtout, oh surtout ! de ne pas sentir sa grandeur. La mort brutale est un risque de la guerre, normal, et qu’il accepte sans broncher. Dans la paix, il regarde la mort brutale comme un risque inutile qui n’augmente pas d’un atome le poids de son autorité, mais l’énerve au contraire, entrave l’harmonie du développement logique qu’il lui rêve, — un grain de sable dans les rouages de la montre, un brusque caillot dans le cœur. Il a peur des assassins, cette peur irrésistible du visage fou surgissant à l’instant le plus imprévu, de la lame du couteau se retournant dans les entrailles, de la hache tombant sur le crâne, de l’explosion arrachant le bras ou la jambe, du lent martyre au milieu d’une foule immonde, les ongles, les ciseaux des femmes labourant la figure ou tailladant les organes virils. Son déguisement pitoyable pour traverser, quand il part pour l’exil, la canaille hurlante qui l’attend vers Avignon, la ville des massacres à coup de serpes et de bûches, le montre suffisamment. Il n’admet pas cette fin malpropre, tout son être nerveux se tend, se hérisse contre elle. De là l’outil de sa police, — l’outil le plus abject qui soit, mais dont aucun pouvoir n’a jamais pu se passer, — qui blesse beaucoup plus chez lui que chez les autres, parce qu’il est très haut et que la police est très basse, de là sa réaction convulsive d’Italien qui connaît le jeu des intrigues, qui ne croit guère au désintéressement des mâchoires qui l’entourent et leur jette leur os pour qu’elles fassent bonne garde autour de lui, de là ce bâillon sur la presse, de là le meurtre désastreux qui l’entraîne à plus de soupçons, à plus de vigilance, à plus de sévérité. Pardonnez-lui. Il a saigné. Que celui qui n’a jamais saigné lui reproche le sang qu’il a répandu.

Quand on songe aux armes qu’employait contre Napoléon la puritaine Angleterre, à l’argent dont elle arrosait l’Europe pour y saper sa puissance, à ses intrigues souterraines, aux coups de force qu’elle exécutait, en pleine paix, contre les petits peuples qui n’étaient pas engagés dans son duel avec la France, on se prend de quelque indulgence à l’égard de la moralité qui préside aux relations entre les peuples dès qu’il s’agit pour eux de ne pas mourir sous le blocus ou le couteau[Q]. Quelques mois avant l’accès de Bonaparte au pouvoir, l’Autriche ne faisait-elle pas massacrer les plénipotentiaires de la République ? La grande immoralité, c’est la guerre, et à la vérité si grande, qu’il convient de se demander si elle doit être mise à la charge des hommes, et non à la charge de Dieu. La guerre admise, voici qu’un tourbillon de forces est entraîné dans le remous qu’elle provoque, où l’héroïsme et le mal s’engloutissent pêle-mêle, sans qu’il soit bien facile de les séparer. L’affaire de Bayonne n’est pas belle, c’est même la moins belle affaire de la vie de Napoléon. Et pourtant, si l’on songe à l’imbécillité de la Maison espagnole lavant son linge sale devant lui comme des domestiques pris en faute, au gâtisme obscène et bégayant du père, à la fureur érotique autour de qui tournait toute la politique de la mère, à l’abjection féroce et délirante du fils, aux supplications dont ils l’accablaient tous de les débarrasser les uns des autres, on conçoit trop que son dégoût n’ait pas eu précisément pour effet de lui masquer l’image nouvelle que les Espagnes à conquérir, et par elles le Nouveau-Monde, faisait danser et fuir devant ses yeux. Il fut finalement vaincu, vaincu grâce à cette image nouvelle qui le mena, en cinq ans, à l’abîme. Il y a là de quoi satisfaire les amateurs de l’Histoire providentielle, qui ne se demanderont pas si la fin de l’Inquisition et l’entrée du souffle moderne en Espagne et en Amérique n’auraient pas pu suffire à payer l’attentat. Ah oui ! « ces misérables Espagnols qu’on voulait civiliser malgré eux… » Et de sourire. C’est le raisonnement qu’on oppose toujours à tout mouvement fort qui menace, du dehors, l’immobilité mortelle. Comme toujours, on connaît peu les ressorts secrets de l’Histoire, on connaît peu Napoléon : « J’embarquai fort mal toute cette affaire, je le confesse ; l’immoralité dut se montrer par trop patente, l’injustice par trop cynique, et le tout demeure fort vilain, puisque j’ai succombé. Car l’attentat ne se présente plus que dans sa hideuse nudité, privé de tout le grandiose et des nombreux bienfaits qui remplissaient mon intention… »

3

Il me semble qu’avec un autre mot de lui, celui-là nous révèle, et même nous définit toute la morale de l’action. Il a dit, à Sainte-Hélène, à quelqu’un qui l’interrogeait sur son retour de l’île d’Elbe : « De Cannes à Grenoble, j’étais un aventurier. Dans cette dernière ville, je redevins un souverain. » Est-ce à dire que le succès seul moralise le geste risqué hors des usages et des lois ? Non, si le succès n’est qu’une fin. Oui, si le succès porte en lui ce caractère dynamique, cet enivrement de conquête qui en fait un nouveau départ et le charge de conséquences si fécondes qu’un équilibre séculaire peut être ébranlé par lui, et par lui, des voies inconnues ouvertes au courage et à l’activité de tous. Tout est dans la qualité de l’acte, et en dernière analyse, de l’homme. « Je ne suis pas un homme comme les autres, et les lois de morale ou de convenance ne peuvent être faites pour moi. » Tout geste qui suscite la vie et fait cesser la stagnation est moral, même si ce geste est considéré comme un crime par les habitués du moindre effort. Chez celui qui a coutume d’entreprendre ces gestes-là, l’échec n’est plus le châtiment d’un attentat, comme pour un homme ordinaire, mais bien la sanction d’une faute. C’est le faux pas d’un grand organisme autonome qui crée sa morale lui-même parce qu’il vit avec une puissance telle que tous marchent dans ses pas. Il n’est pas né pour obéir à la Loi, mais pour la faire. Et c’est en obéissant à sa loi qu’il l’impose à tous ceux qui n’ont point assez de vertu pour trouver et formuler la leur. Quelle distance y a-t-il, d’un homme tel que celui-là à un malfaiteur vulgaire ? Je crois l’avoir fait entendre. Il délivre une multitude, et parfois des générations, du fardeau de la liberté.