Quant à son emploi constant de la force, c’est une loi universelle qui veut que la force soit tôt ou tard employée pour imposer aux hommes, pendant un, ou dix, ou vingt siècles, le rythme qui les délivrera. Nul n’y peut rien, pas plus Napoléon que d’autres. Car là aussi, et là surtout, il obéit.

Il semble que le Juste, d’instinct, ait toujours aimé l’ordre et la force, et que les Révolutions naissent là où l’ordre est vide de formes vivantes et où la force porte à faux. Les grands Européens et la masse obscure des peuples ont toujours fait à Napoléon, jusqu’en 1808, même quand il venait dans la fureur de la guerre, le plus enthousiaste accueil. Et cela parce qu’une force organisée et cohérente apportait un ordre nouveau. Étrange instinct des Justes, qui sont, dans le domaine moral, des poètes ! Les prophètes d’Israël, déjà, appelaient le Sar assyrien, et on voyait cet incroyable paradoxe, probablement nécessaire à la vie spirituelle du monde, on voyait des hommes qui vivaient dans un petit royaume assez paisible, mais faible et corrompu, souhaitant que vînt chez eux un monstre avec son armée de bourreaux pour punir la faiblesse et purifier par le feu. Je sais bien que chez ceux-là, qui appellent sur leur peuple le châtiment venu du ciel, ou du dehors — ce qui est pareil, à tout prendre, — il y a bien autre chose que la haine de celui qui sait ordonner dans le domaine des idées pour celui qui ne sait pas ordonner dans le domaine de l’action. Il y a la jalousie de celui qui ne recueille aucune louange, et d’ailleurs les dédaigne, pour celui qui les capte toutes. Il y a aussi que l’infériorité morale du voisin est trop visible, tandis que la force lointaine prend, parce qu’on n’en voit pas les rouages, un caractère divin. Mais au fond, ce qui révolte le Juste, ce qui éloigne l’artiste et ce qui soulève le peuple, qui est un artiste et un juste en virtualité, c’est l’absence, en l’homme d’action, d’imagination et de grandeur. Dès qu’il en a, les artistes, les justes, les peuples reconnaissent leur frère : Beethoven chante, Gœthe regarde, Chateaubriand jalouse, mais admire, et le monde est changé. Je suppose que l’Histoire entière est due à cet antagonisme entre la pensée extraordinaire qui organise et l’action ordinaire qui n’organise pas.

J’imagine que l’homme exceptionnel est ainsi celui qui ordonne, celui qui fixe, par la force de sa pensée ou la force de son action, des valeurs qu’attend la société, et cela, prenez-y garde, en les renversant en lui-même. Ainsi, les valeurs contre qui vient s’insurger Nietzsche, c’est Napoléon qui les a rivées dans le monde, où il les avait trouvées éparses, par la chaîne de fer des Codes. Mais c’est en les violant, d’abord. Et toujours ce sera ainsi. La force et la guerre sont faites pour instaurer la Justice et la Loi. Dieu, c’est l’obéissance du troupeau à la Loi dictée puissamment par quelque criminel de grand style qui sent l’intention de Dieu. Ainsi l’artiste, ainsi le juste, ainsi le conquérant, et pour tout dire le dictateur dans tous les sens où se porte la vie, est le créateur attendu des formes de civilisation que la morale et la coutume sont chargées de fixer aussitôt qu’il a disparu.

Le dictateur, et Napoléon moins qu’aucun autre, parce qu’il est plus grand que tout autre, n’est donc pas plus un amoral qu’un immoral, ou qu’un moral. Ces mots sont vides de sens. C’est un monstre. Tout ce que, chez la plupart, on regarde comme vice, peut être chez lui vertu en devenant puissance active, capable de féconder. Tel trouve un vin dans le pouvoir, la volupté ou la guerre, qui sont chez tant d’autres poison. Son orgueil, c’est l’enivrement de sa vaste vie intérieure, son despotisme, c’est le sentiment qu’il porte en son cœur la Justice, son ambition n’est que le signe de sa faculté créatrice, et, quand il viole la Loi, c’est pour lui faire un enfant. Ce qu’on appelle les faiblesses d’un grand homme ne sont souvent que l’aliment d’une force qui s’exerce et se développe sur un terrain différent. L’essentiel, c’est l’accroissement de sa valeur originale, et rien ne dit qu’elle s’accroîtrait ainsi sans les prétendues chutes — des expériences, au fond — que les âmes médiocres cherchent dans les plus mesquines circonstances de sa vie épluchée jour après jour. La morale est de fer. Mais le génie d’os et de sang. L’unique sanction des fautes d’un grand homme, c’est la diminution de son intérieure grandeur.

VII
DEVANT LES FEMMES

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Or, il semble qu’aucun des pièges que l’aventure d’exister sème sur le chemin de tous les hommes, n’ait pu trouver en faute et diminuer la grandeur de celui-là. Et le plus dangereux de tous, celui où les plus puissants trébuchent parce qu’il est tendu sous les pas des puissants surtout, a dû jouer à vide, en déchirant sa chair certes, mais sans réussir à abaisser sur elle une seconde son regard trop fixe et trop haut. Le puissant est en proie aux tourments qu’infligent les femmes pour deux raisons : parce que sa puissance extérieure les attire et parce que sa puissance intérieure n’est qu’une dérivation du formidable instinct sexuel. On a voulu faire de Napoléon un asexué. Comme son amoralité, c’est une manière par trop simple d’éviter la tâche redoutable de pénétrer dans son cœur. Il n’a peut-être pas beaucoup aimé les femmes. Mais il a aimé l’amour, et c’est bien plus dangereux.

Ses manières avec elles, qu’on lui reproche, sont proprement l’indice de cette timidité brutale qui constitue le moyen de défense de ceux qu’attire trop l’amour et qui en sentent le péril. Qu’il ait dit un jour ce joli mot : « Les femmes sont l’âme des conversations », voilà qui révèle chez lui la présence d’un sens profond du rôle sentimental qui devrait appartenir à celles que ses manières brusques, parfois même une sorte de grossièreté soldatesque, tentaient sans cesse d’écarter de son chemin. Il mêlait à cette inquiétude je ne sais quelle volonté de se rappeler constamment et de rappeler aux femmes leur essentielle fonction, pour se démontrer et leur démontrer qu’il n’avait rien à attendre d’elles, ni elles à attendre de lui. Le mot à Mme de Staël n’a pas été compris. Cette virago de l’esprit, prétentieuse, laide d’ailleurs, et qui l’excédait d’assiduités et de louanges, ne pouvait être replacée dans son sexe avec plus de vigueur et de justesse pour l’intérêt de ce sexe et l’indépendance respective des deux interlocuteurs[R]. Dans la guerre sexuelle, cette arme-là est certes la plus dépourvue d’élégance, mais la plus loyale sans doute, la plus efficace aussi.

Il aima donc l’amour, mais eut assez vite fait, comme semblent en faire foi ses nombreuses aventures, de le mettre à sa place, et à son plan, après en avoir tant souffert qu’il eût peut-être succombé, si l’amour ne se fût brisé contre une passion plus farouche dont le prévenait son orgueil. Dès qu’il eut saisi la fortune, il ne permit jamais l’empiètement du dieu terrible sur l’idée centrale qui tenait plus encore à son cœur qu’à sa tête et qui le conduisait vers l’accroissement continu de sa réelle grandeur. Ni Mme de Vaudey, ni Mlle Lacoste, ni Mme Cazzani, ni Éléonore Ravel, ni Mme de Barral, ni Mme de Mathis, ni Mlle Guillebeau n’obtinrent une autre faveur, en dehors d’aumônes royales, que d’entrer de nuit dans sa chambre, et par l’escalier dérobé, afin que Joséphine, qu’il n’aimait plus pourtant, n’en souffrît pas, et que la dignité du maître restât à la hauteur du rôle qu’il jouait. A peine si son aventure, au Caire, avec Mme Fourès, dénonce une brève folie, l’affichage aux yeux de l’armée, l’embarquement du mari pour la France — vilain acte, mais qui n’a jamais accompli quelque vilain acte en amour ? A peine si Mme Walewska, qu’il aima vivement, et qui eût encore été pour lui, sans doute, une cause de cruelles souffrances si sa noblesse naturelle, l’humilité de son attitude, son dévouement pour le héros eussent laissé prise sur son âme au plus mince soupçon, obtint, sans le moindre accès d’ailleurs sur le terrain politique, le privilège des rencontres fréquentes dans les bals, les dîners, les fêtes, où ils pouvaient jouir tous deux de cette entente secrète qui garde sa saveur violente, même et peut-être surtout quand tout le monde est au courant. A peine si, dans ses liaisons avec la cantatrice Grassini, avec la tragédienne George, l’illusionniste, l’imaginatif, le romantique sembla, par le caractère même de son choix, — il adorait les voix profondes et le drame héroïque qui exalte et grandit le cœur, — prendre un moment le pas sur l’homme de tête qui gouvernait ses sens comme on maintient, d’une main ferme, cinq chevaux de sang. Jamais il ne voulut permettre autour de lui le soupçon même d’une seule de ces intrigues où les autocrates consentent si souvent à s’avilir. Il renvoya sur l’heure une femme qui lui avait plu dès qu’il apprit que Talleyrand l’avait placée sur sa route dans l’idée qu’il pourrait, auprès d’un pareil homme, jouer au maréchal de Richelieu. Sans s’attarder dans les redoutables détours du délire sentimental, il se payait son caprice : « En guerre, comme en amour, pour en finir il faut se voir de près. » L’apparence furtive de presque toutes ses liaisons semblerait même démontrer que, volontairement, chose peut-être encore plus rare que de se défendre d’aimer, il se défendait de l’être, ce qui pourrait passer pour la plus difficile victoire qu’il ait remportée sur lui-même, parce que la minute où il se sent aimé est la seule, sans doute, où le grand homme puisse saisir l’illusion d’échapper à sa solitude.

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