Ainsi, il a aimé l’amour. Ainsi, il a élevé le pouvoir qu’il exerçait sur lui-même jusqu’à contraindre l’amour, même à l’instant de ses assauts les plus terribles, à reculer devant une passion moins tyrannique mais dont il sentait la permanence et à laquelle, jusque dans ses minutes de la plus cruelle torture ou du plus complet abandon amoureux, il souhaitait une victoire qu’il achetait de son bonheur. Il ne s’agit pas, pour Samson, de s’abstenir de l’amour, mais de dominer l’amour dans les plus sanglantes rencontres. Celui qui aspire à contraindre tous les hommes à l’admiration et à l’obéissance ne les y contraindra jamais s’il n’a multiplié sa force dans son corps à corps avec l’amour et sa victoire sur l’amour. Là est la mesure du héros. Chaque fois qu’il cède à l’amour, la lutte s’engage. S’il est vainqueur son héroïsme, après, est fait d’une plus forte nourriture. Les contemporains, et surtout la postérité, ne voient que les résultats de ces victoires. Ils n’aperçoivent pas le sang qu’elles ont coûté. Surtout quand il s’épanche dans le silence d’un grand cœur.

VIII
DEVANT L’ESPRIT

1

Il y a, en chacun de nous, une force centrale, que la plupart, d’ailleurs, ne savent pas utiliser. Impérieuse et en même temps dominée, elle fait l’homme supérieur, c’est-à-dire le poète, quels que soient le domaine et le langage du poète, qu’il œuvre dans la pensée ou qu’il œuvre dans l’action. Elle exige de lui, qu’il le veuille ou non, les mêmes joies, les mêmes maux, les mêmes sacrifices, les mêmes duretés envers lui-même, toutes réactions identiques dont l’objet et le prétexte changent, ce qui différencie les poètes les uns des autres et inflige à leur langage l’apparence sous laquelle il nous atteint. Ce langage s’impose à lui, il est lui-même. Ce n’est pas lui qui le choisit. Il est l’aspect que prend, au contact de cette force tyrannique, le monde avidement interrogé. Ainsi la mode, ainsi le goût, ainsi cette faculté de certains qui réussissent tour à tour, ou simultanément, et avec un succès égal, à cultiver la peinture, et les lettres, et la musique, et la diplomatie, et la politique, et le commerce, et l’industrie, sont-ils à l’opposé de la puissance du poète, une, autonome, irrésistible, obligeant toutes les autres aptitudes à entrer dans celle qui l’emporte comme éléments constitutifs. Combien de musiciens que la littérature assomme, et d’écrivains que la musique fait fuir ! Ses idées sur la peinture diminuent-elles Pascal ? Napoléon n’eût rien compris à la musique, à la peinture, aux lettres, qu’il fût resté l’un des plus grands entre les héros de l’esprit. L’héroïsme, d’ailleurs, est d’ordre spirituel. Le reste s’appelle bravoure, dureté du cuir, ou du cœur, et ne nous regarde pas.

Il faut être prudent, au reste, si l’on veut apprécier, en ce domaine, les goûts de Napoléon. Il n’avait pas le temps de nous les dire, et quand Las Cases ou Gourgaud les rapportent, je préfère, même s’ils me semblent acceptables, n’en tenir qu’un compte distrait. L’unité dans le jugement dénonce la haute culture, et Las Cases et Gourgaud n’en étaient pas assez pourvus pour évaluer comme il convient celle de Napoléon. Je préférerais qu’on eût noté d’un bout à l’autre sa conversation avec Gœthe qui s’est contenté de signaler, à deux reprises, la « justesse parfaite » de ses observations. Mais cela même ne me suffit pas. Gœthe était flatté que Werther fût le livre favori du Maître. Et puis je me méfie de l’époque, toute sentimentale et dogmatique dans le goût. Il vaut mieux s’en tenir aux faits. Il a lu beaucoup, peu l’Histoire — mais qu’est l’Histoire de son temps, Montesquieu excepté, qu’il aime ? — et à tort et à travers. Le temps lui a manqué pour mettre au point et approfondir sa culture, plutôt étendue pour l’époque. Mais il semble aller droit, comme d’instinct, aux grandes œuvres. Il n’aime pas — a-t-il si tort ? — la production contemporaine, à part Gœthe et Chateaubriand, ce qui n’est point si sot. Et après tout, il a bien autre chose à faire qu’à lire et à commenter des romans.

Il était plein de la pensée antique et orientale, ce qui n’était peut-être, chez lui, que la marque d’une discipline ancienne, contractée dans sa jeunesse, quand il portait Plutarque dans sa cantine d’officier. Cependant, il lisait avec passion l’Odyssée et l’Évangile, l’aventure à travers les mers, l’aventure à travers les âmes, que complétaient les Mille et une nuits et l’Itinéraire de Paris à Jérusalem dans le voyage imaginaire où l’entraînaient ses souvenirs de cette Méditerranée où il était né et où s’était levée sa gloire qu’il avait poursuivie dans des plaines illustres jusqu’à la cité fantastique des Doges, et relancée pour la mieux sentir dans son essence, jusqu’au berceau où s’éveilla la commune gloire des hommes, des Pyramides au Sinaï. Je n’y verrais donc point nécessairement une inclination littéraire si l’imagination, d’autre part, n’était pas la source unique où l’action et la pensée s’abreuvent, si son goût pour Dante et Ossian, pour Werther, pour le Génie du Christianisme[S] ne confirmait, dans la pente de son esprit, cet irrésistible besoin d’échapper aux petits soucis, aux petites combinaisons, aux petits intérêts de l’âme pour s’enfoncer dans le redoutable mystère de sa Passion résolue à aller au bout d’elle-même, dût-elle s’y consumer.

En effet, c’est elle qu’il cherche et pour cela, Rousseau à part peut-être et Montesquieu dont il dit, avec une singulière clairvoyance, que c’est « le seul écrivain dont on ne puisse rien retrancher » et où il reconnaît, sans doute, le plus solide initiateur de ses idées sociales et politiques, le XVIIIe siècle le laisse assez indifférent. Au temps où on le met encore au rang des grands tragiques, il voit parfaitement le vide de Voltaire, qui ne connaissait « ni les choses, ni les hommes, ni les grandes passions. » Par contre Racine l’attire, et c’est Andromaque et Phèdre qu’il lit et qu’il commente avec le plus de ferveur. Il respecte Corneille, sans doute, parce qu’il voit en lui un rouage fondamental de son système politique, mais il ne le lit que fort peu. Peut-être trouve-t-il que la passion y est trop vaincue d’avance, et qu’on y suit moins bien que dans Eschyle « la progression de la terreur » ? Pour les tragiques grecs, au reste, il se récuse à demi, les estimant trop travestis, demandant qu’on les restitue dans la traduction littérale, avec les costumes et les chœurs. Tout cela se tient assez bien, en somme, jusques et y compris son amour pour la musique, reprise victorieuse de la vertu organisatrice de l’homme sur le chaos de ses passions. La tragédie, c’est l’aventure passionnelle ordonnée par l’effort d’une intelligente volonté. Il semble qu’il suive, dans l’Histoire et le Drame, comme à l’intérieur de lui-même, ce travail des forces muettes qui les déterminent et que le Chef et le Poète se bornent à organiser.

D’ailleurs, quand il ne sait pas, quand il ne sent pas, il avoue. Dès qu’il s’agit de choisir des tableaux et des statues en Italie, il délègue ce soin à des membres de l’Institut, ce qui peut nous paraître aujourd’hui une idée bien singulière, et dans tous les cas fort naïve, mais ce qui est tout à fait d’accord avec l’ensemble des parti-pris qu’il adopte vis-à-vis de tous les objets où son génie n’exerce pas son action propre et que, dans son besoin constant d’unité monumentale, il attache puissamment à son système pour qu’il ne présente aucun trou. Il semble à peu près fermé à l’art plastique où ce système aussi s’exerce, système que David lui impose après en avoir empêtré la Révolution tout entière et qui est assez ridicule, ce qui n’empêche pas David d’être un grand peintre et Napoléon d’y trouver, sans doute, ces directions trop arrêtées et ces profils trop catégoriques qui lui réussissent si bien dans le domaine positif de l’Administration et de la Loi. Au reste il se connaît en hommes, il fuit ou dédaigne le sot, l’intelligence et la force l’attirent, il ne lui est pas difficile, aussi éloigné qu’il se trouve du véritable esprit de la peinture, de reconnaître dans leur conversation, leur accent, leurs silences même, la supériorité de certains artistes sur les autres. Or, après David, Prud’hon et Gros sont ses peintres favoris.

2

C’est parmi les hommes de pensée qu’il cherche et trouve ses amis. Il est tout à fait remarquable que Desaix à part, qui paraît avoir été de sa race, à qui il trouvait « un caractère antique » et dont il eût voulu faire son second, il n’y ait pas eu, parmi ses officiers, un seul homme près de son cœur. Il aima Lannes, sans doute, Duroc aussi, Bertrand, mais celui-là comme on aime un objet familier et splendide, une statue, une peinture, comme le type le plus accompli de ces chefs magnifiques qui, partis pieds-nus d’un village des Vosges ou des Pyrénées, comptaient tous leurs grades au nombre de leurs exploits, de leurs blessures, commandaient une armée à trente ans, monstres de force claire et d’énergie joyeuse, jeunes, nets, nerveux sous leurs dorures, hauts de stature, minces de taille, réclamant la responsabilité la plus terrible d’un cœur enflammé et d’une âme tranquille, ivres de guerre, affamés de gloire et de mort. Et ceux-ci comme de bons dogues, qui gardent ou mordent bien.