Ses amis, s’il en a, c’est Monge et Laplace, esprits tranchants et musicaux, poursuivant dans la poésie silencieuse du Nombre ces coordonnées inflexibles qui les conduisent à édifier la Géométrie descriptive et le Système du Monde, comme elles ont conduit son imagination à saisir, dans les lignes convergentes des mouvements de ses armées et de ses édifices politiques, la forme de la suprême victoire qui lui échappera toujours et de l’édifice spirituel qu’il n’achèvera jamais. C’est Berthollet, qui pousse le caractère et le courage jusqu’à abjurer ses erreurs scientifiques publiquement et qui, comme lui-même, a coutume d’établir ses constructions abstraites sur l’objet le plus matériellement et le plus directement observé. C’est Cabanis, âme impérieuse et pure, avec lequel il se rencontre dans une horreur commune de cet idéalisme dogmatique en qui l’intelligence éduquée par la biologie et le génie vivant nourri de sa propre substance voient l’un et l’autre un mal dont leur force sensuelle ne peut souffrir le contact. Il semble que ces illustres amitiés, après ce que nous savons de ses goûts et de ses lectures et de sa rencontre avec Gœthe, mettent suffisamment au point cette haine pour les idées qu’on l’accuse de nourrir.
Ce qu’il hait, c’est l’idéologue. Et on s’est, le plus souvent je pense volontairement, trompé sur le sens de ce mot. Il eût mieux fait d’en employer un autre — phraséologue par exemple, — qui eût moins prêté à l’équivoque. Quand il parut, la pensée semblait morte en France. Les Académies, les Salons, les Assemblées étaient peuplés de caricatures extravagantes des idées et des hommes du grand siècle finissant. Les Grecs, les Romains, le Contrat Social, l’Esprit des Lois, le Dictionnaire philosophique, empêtraient ces héros de carton-pâte et leurs formules ressassées dans un pathos emphatique de libelles et de tribune que la canaille de journal et de comité se passait malproprement de bouche en bouche aux applaudissements des ilôtes de la Liberté. Il faut savoir ce que représentaient ces métaphysiciens sociaux et politiques, philosophes de club, constructeurs de bonheur définitif et de constitutions dans l’espace qui se fussent crus déshonorés s’ils n’avaient revêtu la toge pour parler, niais prétentieux, bavards sinistres, vermine pullulante des charniers et des prétoires, — et mettre en face d’eux cet esprit clair qui tranchait droit, cette imagination puissante qui n’aimait que le plein et ne voyait que les ensembles, pour se rendre compte de l’espèce d’horreur physique qu’ils durent lui inspirer. Ils se turent, d’ailleurs, dès qu’il eut fait un geste, et brodèrent des clés sur les pans de leur frac. Les moins sages se mirent en devoir d’accommoder en alexandrins boursouflés leurs maximes poussiéreuses, ou d’éternuer leurs fades harangues dans les courants d’air de l’Institut. « Bon Dieu ! que les hommes de lettre sont bêtes ! »
En effet.
3
On prétend, — M. Thiers, je crois, — qu’au cours d’une de ses conversations avec Gœthe il dit, ou à peu près : « Je ne comprends pas qu’un homme comme vous n’aime pas les genres tranchés. » Mot de Latin aristocrate et logicien, faiseur de Codes, perceur de routes, bâtisseur de ponts. Mot tout à fait d’accord avec la structure d’un esprit n’admettant pas qu’il pût y avoir d’autre intervalle entre la conception et la réalisation que celui de l’ordre à donner. Mot de chef, assignant à chacun sa place, pour un rôle déterminé. « C’est un grand coloriste, disait-il de Tacite, mais non pas un historien. » Car il ne méconnaît personne, à condition que personne ne se méconnaisse d’abord. Aucun confusionnisme. Si son poème s’enfonce tous les jours plus loin dans les perspectives imaginaires que sa marche rapide lui ouvre à chaque pas qu’il fait, tous les moyens de son poème s’ordonnent en lui, rigoureux, chacun à son plan, à sa place. L’architecture de son intelligence est sensible et même mesurable dans tous ses actes extérieurs. C’est un Romain, un constructeur, lançant dans tous les sens des canaux et des routes pour frayer, dans le riche désordre de la terre, des voies nettes et claires où puisse circuler l’esprit. Il jette bas les vieux quartiers, les éventre d’avenues droites, élève des fontaines qu’alimentent des aqueducs. Il perce les montagnes. Il comble les ravins. Il endigue les fleuves. Il dessèche les marécages. Il donne aux routes, aux ponts un régime solide, pour entretenir leur santé. Qu’on ne lui parle pas du fer qui rouille et gondole. Il ne connaît que la pierre. Il veut prolonger dans la durée l’espace qu’il mesure de l’œil et auquel il inflige la forme de sa volonté. Il fixe un terme aux travaux qui commencent à la minute où il les dicte, et, à ce terme, on les finit. Ses propres besoins se transforment sur l’heure en projets d’utilité publique. S’il attend, au bord d’un fleuve, un bac qui tarde à venir, cela décide un pont, qu’on fait. Le monde s’organise en lui avec une fermeté de profils et de contours telle que ses vues, dans tous les domaines, prennent un caractère de rigueur monumentale dont l’acte est l’immédiate et directe traduction.
C’est pour cela que sa pensée est d’une netteté farouche, avec des arêtes vives, des plans silencieux et nus, et va d’un bloc, par grandes masses, tombant net où il veut avec un formidable poids. Je n’aime guère, je l’avoue, ses proclamations si vantées où il s’efforce, pour se faire entendre du soldat, à parler non point sa langue, mais celle qui agit sur lui, où il n’est plus que rarement lui-même, se répète, semble ailleurs, et sonne creux. Mais parfois sa correspondance, toujours si nette, si rapide, dure et tranchante comme une épée de combat, et surtout quelques-unes de ses conversations et harangues conservées, ont une allure si grandiose qu’elles réalisent le miracle, précisément parce qu’elles n’appartiennent qu’à un « genre », l’éloquence, et la plus ferme et la plus dépouillée, de présenter tour à tour, avec de brusques tournants et d’émouvantes surprises, l’animation pittoresque et imagée du récit d’aventure épique, le mouvement profond et continu de l’expansion lyrique, les contrastes poignants de la tragédie en fureur. « Du granit chauffé au volcan », disait un de ses professeurs de Brienne. C’est bien cela, avec la vie en plus. Il écrit, dicte et parle comme il est. On dirait que la fierté du caractère soutient à sa hauteur le mot, qu’elle le maintient à sa guise au-dessus de l’expression vulgaire ou le précipite dans le discours au moment et à l’endroit voulu, comme une pierre. L’énergie de la pensée domine et entraîne la phrase dans un emportement vertigineux et ferme, haletant de digressions brusques. Des éclairs courts, mais répétés illuminent des abîmes où, grâce au mot concret, familier ou même trivial jeté dans quelque grande image, la réalité pittoresque d’un site splendide apparaît, montrant soudain l’homme lui-même, révolté, ou sarcastique, ou malheureux, désarmé ou même bonhomme sous les grandes ailes du dieu.
Il ne s’agit point, n’est-ce pas, de confier à des artistes le commandement des armées ou le gouvernement des peuples. On risquerait qu’ils songent à l’ode à écrire ou au tableau à peindre précisément à l’heure où il conviendrait d’agir. Mais il se trouve que les peuples n’ont jamais été réellement gouvernés et les armées commandées que par des poètes actifs ayant la force et l’intuition lyrique qui conviennent pour manier les sentiments et les besoins des multitudes avec la même ivresse sûre que celui-là groupe les mots ou celui-ci les couleurs. Et prenez-y garde, en réalistes. Napoléon ne diffère de Shakespeare ou de Michel-Ange, de Rembrandt ou de Balzac que par la qualité propre de la matière de son art. Comme eux, il imagine une réalité seconde qu’il crée avec les objets les plus palpitants de la réalité la plus directe. Comme eux il ne choisit pas ces objets. Ces objets s’imposent à lui. Et ce n’est pas sa faute si la force qui le tyrannise exige, pour le libérer, que ces objets ce soient des hommes, leurs passions, souvent leurs os. Il obéit. Il prend les matériaux que Dieu même lui désigne pour bâtir son monument.
IX
L’ARGILE
1
Quand il devient le chef suprême, il a la plus belle armée qui fût probablement jamais sur terre, parce que jamais circonstances pareilles ne s’offrirent pour la fondre et la forger. Elle guerroie depuis dix ans sur toutes les frontières, d’abord battue, allant comme un troupeau sans maître, misérable et illuminée, puis remontant la pente peu à peu dans l’expérience atroce de la guerre, éliminant les éléments mauvais par le hasard du feu ou la vertu de la hache, trempant les plus solides en même temps par la pauvreté, l’ambition, la foi, la bravoure, le sacrifice, la terreur. Elle-même a reconnu ses maîtres, qui ont marché dans ses rangs en haillons et sans semelles, qui ont connu la faim, le froid, la passivité, la misère, les illusions du soldat, ont groupé autour d’eux sa force obscure et éparse comme autant de grains durs que les sucs du sol nourrissent et qui poussent, entre les orties et les pierres, droit vers le haut. Tel colonel de trente-cinq ans a eu comme soldat tel commandement d’armée de trente qui a mordu au même pain et couché sur la même paille que cent hommes de son régiment dont le poil est déjà gris. Un même esprit commence à circuler en elle, soudant ses os, tendant ses muscles, enflammant ses nerfs, équilibrant ses qualités dans les contrastes nécessaires, ordonnant l’organisme entier en organes solidaires, légions denses et souples nées dans la bataille, formées par la bataille, vivant en vue de la bataille et dont chaque cellule, imprégnée de sel et de fer, est à la place exacte où l’exige le combat. Un même esprit, où les oppositions d’intérêts et de sentiments exaspèrent l’énergie sous l’aiguillon de l’amour-propre, harmonise la force entière pour la lancer aux mêmes buts. La passion aventureuse des soldats d’Italie, la passion idéaliste des soldats du Rhin s’amalgament, bloquant les jalousies et les haines individuelles, les vertus et les vices collectifs dans un ensemble vivant dont le cadre commun maintient l’unité frémissante et qu’une forte main, obéissant à une grande tête, dirige sans un à-coup.