La Grande Armée résume la nation guerrière, de la Gaule de Brennus à la France de Richelieu. Comme toujours, elle cherche et trouve dans la guerre étrangère un accord pour une action unanime qui fait cesser une heure les convulsions internes où ses facultés combatives s’aiguisent et entretiennent, dans leur constant antagonisme, son profond désir d’ordre, de mesure et d’unité. Les Germains et les Latins, les Celtes et les Normands, les Francs et les Albigeois, les Armagnacs et les Bourguignons sont présents dans la Grande Armée. Les chefs gascons, Lannes, Bernadotte, Brune, Bessières, Soult, Lamarque, Clausel, Nansouty, Reille, à qui Mortier conduit les tisserands de Flandre, Augereau les boutiquiers parisiens, Suchet les canuts lyonnais, Davoust les forgerons de Franche-Comté et de Bourgogne, Cambronne les cordiers bretons, apportent l’imagination, l’astuce, le nerf dans la soudaine attaque, l’endurance des chairs osseuses qu’un peu de pain, quelques figues, l’eau du torrent tient en santé, ce goût inné du pillage et de la maraude qui fait éclater les lazzis et les cris de joie quand pointent à l’horizon les minarets et les flèches, ce violent appétit d’éblouir et de paraître qui cherche son aliment dans l’aventure exceptionnelle et le suit jusque dans la mort. Murat galope à l’avant-garde, ruisselant de diamants et d’or, secouant ses panaches et ses aigrettes, sabre au fourreau, fouettant de sa cravache la croupe maigre des petits chevaux des Cosaques que font fuir ses jurons patois. Derrière Ney qui s’avance dans la neige ou la fumée avec ses cheveux rouges et tordus comme des flammes, son visage en feu, ses yeux terribles, les chefs lorrains, Gouvion Saint-Cyr, Oudinot, Drouot, Mouton, Gérard, Lasalle, Exelmans, à qui Harispe et Barbanègre conduisent les bergers des Pyrénées, des Landes, Montbrun, Victor les bûcherons du Dauphiné et des Cévennes, Jourdan les maçons limousins, Daumesnil les carriers du Périgord, Masséna les contrebandiers des Maures, l’ombre de Desaix les bouviers d’Auvergne, fournissent au moule commun l’obéissance, la continuité soutenue et la fermeté dans l’action, la puissance de résister aux entraînements imprévus, aux paniques, une force massive et redoutable dans l’orgueil de cimenter des hommes à des hommes par le moyen de leur impitoyable volonté, une sorte de sombre ivresse à mourir dans l’entêtement d’une seule idée sans contrepoids. Les vignerons des coteaux qui bordent les fleuves, les laboureurs des grandes plaines sont la chair autour de ces axes et de ces centres, vertèbres, cellules nerveuses, âme et cœur de la Grande Armée. La chair tassée sur le sillon, l’aimant avec fureur, âpre et sanguine parce qu’elle vit dans le vent, s’y tanne, se nourrit avec la châtaigne qu’elle gaule et le pain qu’elle pétrit et s’anime d’une pointe vive avec son cidre et son vin. Peuple, armée de paysans, où une grande capitale nerveuse, tourbillonnante, impressionnable, jette à même le sang calme et la moelle attentive les terribles ferments de l’idéalisme collectif, de l’égoïsme individuel, de l’instabilité dans les désirs, les moyens et les méthodes. Peuple désordonné, armée vaincue si quelque grand péril et quelque grande volonté n’imposent pas l’accord et l’ordre. Harmonieux dans leur pensée, victorieux dans leur action, si ce péril et cette volonté surgissent à quelque tournant du chemin. Peuple, armée de mauvaise humeur, de mauvaise foi, vaniteux, brouillons, découragés, paresseux dans l’instabilité d’une paix intérieure ou extérieure trop longue et de désirs mal dirigés. De bonne humeur, de bonne foi, simples, ingénieux, héroïques, fervents dans la stabilité d’une décisive aventure et d’une forte direction… Voilà ce qu’ils lui donnent, et voici ce qu’il leur rend.
Remarquez qu’il fallait, pour cela, que ce peuple entier fût en armes, régions, métiers et classes confondus. Il fallait que son chef fît de la conscription un instrument normal et permanent, songeât au système des réserves, et préparât ainsi la guerre à devenir organique, de sporadique qu’elle était auparavant. Il fallait que, par là, en y plongeant les racines des peuples, en consacrant l’idée de la Révolution d’en faire un moyen collectif, pour les peuples, de propager leurs idées, leurs besoins, leurs aspirations, leur impérialisme spirituel, il la solidarisât si profondément avec eux qu’elle ne fût plus séparable de leurs destinées essentielles. Et qu’ils en vinssent grâce à lui, soit au désir passionné de la supprimer pour toujours — ce qui peut-être est le moyen le plus sûr de la perpétuer, — soit à l’obligation de lui faire rendre, chaque fois qu’ils seraient contraints de l’employer, le maximum des terribles bienfaits qu’on peut retirer du drame quand toute la chair, tout le cœur, tout l’esprit sont acculés à le subir.
2
Que pensait-il de ce peuple français, « poète entre les nations »[13], de ce violoncelle géant dont souvent on brise les cordes ou dont les cordes se brisent parce qu’elles se tendent trop, boîte d’harmonie frémissant à tous les souffles qui passent, sensible à chaque main qui s’en approche, vivante, vibrante, tremblante et qui n’attend, pour unir tous ses sons errants dans l’onde large et pleine de la mélodie décisive, qu’un archet fort ? « Il aimait la France avec passion », nous dit Bourrienne. Mais Bourrienne a-t-il pénétré les mobiles et la signification de cet amour ? Quand Taine écrit qu’il aimait la France « comme un cavalier aime son cheval », ne semble-t-il pas plutôt sur la voie ? Mais ne parle-t-il pas en professeur, objectif, assez rogue et roide, et malveillant ? Et puis, est-il bien facile de connaître les sentiments d’un cheval, et la France n’est-elle pas mieux, ou dans tous les cas autre chose, qu’un cheval ? Au contraire, quand Napoléon lui-même dit ceci : « Je n’ai qu’une passion, qu’une maîtresse, c’est la France. Je couche avec elle. Elle ne m’a jamais manqué… », ne sommes-nous pas bien plus près de comprendre la nature de l’affection qu’il lui portait ? Lui d’un côté, elle de l’autre. L’un par l’autre, ils goûtent l’ivresse qu’aucun d’entre eux séparément ne connaîtrait, que nul homme, jamais, n’avait fait connaître à la France et que la France est seule capable de verser. J’ignore si le mot « patriotisme » convient à qualifier ce sentiment. Je ne le crois guère, à vrai dire. Mais plus individuel, plus rare, moins désintéressé certes, je me demande s’il n’est pas aussi bien plus vaste et s’il ne porte pas, dans sa violence dramatique, une fécondité poétique et même positive que le patriotisme ignore. On discute depuis toujours sur la vertu respective du mariage et de l’amour. Ce sont deux choses différentes, l’une assurant la conservation de l’espèce, l’autre son expansion lyrique, l’une où les vertus sociales se trempent et l’autre où prend naissance l’art. Ce n’est pas la faute du citoyen s’il ne joue pas, dans le drame humain, le même rôle que l’artiste. Et réciproquement.
[13] Élisabeth Browning.
En tout cas il l’a bien vu, il l’a bien dit. C’est à l’amour-passion que leurs sentiments ressemblent. Ils se querellent, s’injurient, il la fouaille et l’ensanglante, il la pare et l’embellit, l’enivre de poudre et de gloire, elle l’affole d’orgueil, le transporte de jouissances, elle porte sa puissance nerveuse au plus haut point d’exaltation, elle le mord, elle pleure, elle crie de volupté et de douleur et en fin de compte, épuisée, après leurs plus belles et leurs plus furieuses étreintes, le jette dans l’escalier. Qu’il cogne à la porte, elle l’ouvre avec des sanglots délirants et quand on vient l’arracher de ses bras, garde toujours les yeux fixés, dans son pauvre visage exsangue, sur le merveilleux souvenir que tantôt elle évoque et tantôt s’efforce d’oublier en paroles de flamme, en violentes orgies de musique et de peinture, en silencieux vertige de désespoir sentimental. Au point de se prêter un jour, dans le vide de son chagrin et des mots creux dont on le berce, aux flasques caresses d’un homme qui a posé sur ses moustaches un masque de carton et lauré de papier peint ses rouflaquettes afin qu’elle le prît pour lui…
Je n’ignore pas les réfractaires, ni les sourdes révoltes qui, parfois, accueillaient ses arrêts terribles quand, après avoir connu les tortures de la soif sur les plateaux sinistres de Castille où les pires supplices attendaient les traînards que la guerilla ramassait derrière l’armée, il fallait repasser les monts, traverser à pied l’Europe entière pour aller mourir dans la neige, les os brisés, de la vermine dans ses plaies, la faim au ventre, la glace au cœur, la pourriture dans le sang. Je n’ignore pas qu’à partir de 1809, en tout cas de 1812, après les délires d’amour de l’Italie, de Brumaire, du Consulat, d’Austerlitz, on le haïssait quand il n’était pas là, même les soldats, même les conscrits. Mais voilà, s’il survenait, l’armée, le peuple éclataient en cris de passion. Il y avait les soirs de victoire et son apparition dans la bataille, les acclamations qui montaient. Il y eut le long cri d’amour qui le porta sur son onde sonore, du golfe Juan à Paris. Il y eut, à son propos, ce singulier enivrement de ceux qu’on conduit au massacre et qui agitent leurs armes non pour tuer mais pour glorifier celui qui les y conduit. Phénomène divin sans doute, qui fait qu’à ces instants-là les hommes sentent dans un homme l’instrument irresponsable d’un dessin vaste, inconnu, surnaturel qui les environne, les dépasse, les élève au-dessus de la destinée banale qui les attendait sans lui. Quand Rembrandt peint seul, dans l’ombre, toutes les molécules colorées qui errent sans direction par l’étendue indéfinie se précipitent avec ivresse vers sa force pour obéir au moindre de ses gestes et se grouper selon sa loi… Ainsi les molécules humaines sentaient que l’archange de la guerre traînait peut-être sur ses pas, pour qu’ils éclosent à la vie dans quelque lointain avenir, les fantômes de l’unité et de l’ordre de l’univers.
Amour vous dis-je, avec ses révoltes inutiles et son esclavage enivré. Soyez sûr qu’il le sent très bien. « Que dira-t-on, Messieurs, quand je mourrai ? » — « Sire, on dira : le monde a perdu le plus grand des hommes. » — « Sire, on dira : les peuples ont perdu leur père. » — « Sire, on dira : l’axe de la terre est changé… ». « Vous n’y êtes pas, Messieurs. On dira ouf ! » On dira ouf ! comme, après avoir gravi une montagne réputée inaccessible et brûlé de fièvre et de soif, mordu par les serpents, déchiré par les ronces, couvert de sueur et de poussière, brisé d’orgueil et de fatigue, on s’étend sur quelque dalle d’ardoise, attendant la fraîcheur et la sainteté de la nuit. On dira ouf ! comme après avoir traversé un marécage empoisonné où grouillent les caïmans, on aperçoit, en abordant sur l’autre rive, les pommes d’or des Hespérides. On dira ouf ! comme après être sorti des bras terribles de Circé, on sent que ses parfums s’affaiblissent pour vos narines, et qu’on regarde des enfants et des bêtes jouer sur le bord du ruisseau. L’amour, en enfonçant son fer sanglant dans la chair profonde de l’homme, ouvre les sources de l’esprit.
On dira ouf ! L’homme, au paroxysme de l’amour, n’a-t-il pas mille fois souhaité la mort de l’amante, pour délivrer sa peau de la tunique qui la brûle et ressaisir sa liberté ? Celui-là traîne après lui, simultanément ou tour à tour, et souvent chez les mêmes êtres l’enthousiasme et la haine, l’ivresse et la souffrance, et c’est le lot des hommes tout puissants. Aucun indifférent. Il remue tous les cœurs, toutes les intelligences, et toutes les forces assoupies s’éveillent sur son chemin. Les peuples espèrent sa mort, mais ils souhaitent sa victoire. Les Elbois, quelques jours avant son arrivée, le brûlent en effigie, mais dès qu’ils savent qu’il arrive, un délire de joie les prend. Partout où il entre, à Milan, à Amsterdam, à Vienne, à Dresde, à Berlin, à Varsovie, même en pays ennemi, même dans les villes conquises, on s’étouffe sur son passage pour l’acclamer. Quand vaincu, prisonnier, désormais seul avec sa gloire, il arrive en rade de Plymouth à bord du Bellérophon, la mer se couvre à tel point de vaisseaux, de canots, de barques que tous se touchent, et s’il paraît sur le pont, toutes les têtes se découvrent dans un silence fervent. « Les hommes cèdent devant cet homme comme devant les phénomènes naturels »[14].
[14] Emerson.