Chose étrange, non seulement l’ennemi, mais ceux même qui le haïssent subissent la fascination. La popularité banale n’a rien à voir avec cela. « J’étais le soleil qui parcourt l’écliptique en traversant l’équateur. A mesure que j’arrivais dans le climat de chacun, toutes les espérances s’ouvraient, on me bénissait, on m’adorait. Mais, dès que j’en sortais, quand on ne me comprenait plus, venaient alors des sentiments contraires. » C’est l’homme attendu que tous acceptent, même s’ils souffrent par lui. Tous, du plus rude et de la plus tendre au plus humble, au plus haut. Au cours de la traversée de France en Égypte, l’un de ses compagnons avoue : « Il n’y a pas un de nous qu’il ne fît jeter par-dessus bord, si cela lui était commode. Mais pour le servir nous nous y jetterions tous avant qu’il l’eût dit. » Decrès, qui l’a connu à Paris, va le voir quand il passe à Toulon, depuis quelques jours général en chef de l’armée d’Italie, mais sans victoire aucune encore : « Je cours, raconte-t-il, plein d’empressement et de joie… je vais m’élancer quand l’attitude, le regard, le son de la voix suffisent pour m’arrêter. Il n’y avait pourtant en lui rien d’injurieux, mais c’en fut assez ; à partir de là, je n’ai jamais tenté de franchir la distance qui m’avait été imposée. » Et quand il prend possession de son commandement parmi les superbes soudards qui ont fait la guerre plus que lui, dans des conditions plus dures, gagné des victoires déjà, commandé déjà des armées et qui voient venir, avec des mépris et des rires, cet étrange chef qu’on leur donne, malingre, maladif, avec ses longs cheveux sans poudre, son teint bilieux, sa gale, son baragouin corse, — Masséna, Serrurier, Laharpe : « Ce petit bougre de général m’a fait peur, » dit Augereau… Vandamme, type du soldat du Nord, inflexible, rugueux, grossier, fait plus tard le même aveu. Et Gœthe, simplement, interrogé sur les raisons de cette force de fascination singulière : « Il était lui, et on le regardait parce qu’il était lui, voilà tout. » Est-ce assez dire ? Y eut-il jamais tant d’hommes dans le monde capables de sacrifier le monde pour s’atteindre et en faveur de qui le monde consentît à se sacrifier ? Et faut-il, à propos de celui-là, évoquer le mot de Whitman : « Tout attend, tout se juge par défaut, jusqu’à ce qu’un être fort apparaisse… » ?

Échange mystérieux, profond, continu, même à distance, entre l’amoureuse et l’amoureux, entre l’homme et les hommes marqués par Dieu pour quelque acte dont Dieu lui-même ignore le sens véritable et les répercussions dans le futur ! Il n’inspirerait pas cet amour, ni cette terreur, ni cet ascendant invincible s’il n’était sollicité lui-même par l’attrait des forces secrètes que les masses qu’il entraîne et bouleverse enferment et qui l’attendent pour bondir. Cette popularité unanime, effrayante presque au début, qui faisait se ruer les foules sur ses pas, tendre aux balcons les drapeaux et les châles, tomber les fleurs sous les sabots sanglants de son cheval, qui remplissait sa rue, la nuit, quand vers le soir courait par la ville la nouvelle de sa présence, et qui plus tard, avec de brusques éclipses, des sursauts convulsifs, de brefs délires qui la faisaient monter à de telles hauteurs qu’avec elle seule, et lui, sans canons, sans fusils, sans soldats presque, il faillit refouler l’Europe et qu’un soir, quand il arriva de l’exil, toujours seul avec elle, les caresses de ses soldats manquèrent de le déchirer, cette popularité l’emplissait d’une ivresse étrange. Il la fuyait d’ailleurs, nous l’avons vu, pour la mieux goûter sans doute, comme on ferme sa porte à tous quand l’amante est là. Que lui importaient les clameurs, les fanfares, les couronnes, la ruée fanatique à son aspect, puisqu’il savait présente en lui cette force incomparable qui le berçait comme un navire et qui, aux instants dramatiques, ne lui manqua jamais. Il aimait l’instinct de la foule. C’était le sien. « Je suis l’homme du peuple… La fibre populaire répond à la mienne… » Et il lui suffisait de se savoir uni au peuple par les mouvements intérieurs qu’ils ressentaient en commun.

Je sais bien qu’il répondit, un jour qu’on lui demandait l’événement qui lui avait donné, dans sa carrière, la plus forte impression de bonheur : « La marche de Cannes à Paris. » Mais c’est que là il était seul, sans un sou, sans un soldat, seul contre le monde entier conjuré pour le faire disparaître, seul contre toutes les forces matérielles d’un peuple organisées pour lui barrer la route, et que, par la miraculeuse action des cœurs qui battaient contre son cœur même, il reconquit son empire sans verser le sang. Revanche inattendue, et qui suffit à laver de ses péchés cette grande âme qui jusque-là, pour réaliser les images que le monde attendait de lui avait dû, avec son consentement enivré ou malgré sa révolte étouffée sous un seul de ses regards, broyer tant et tant de vies, revanche inattendue d’une invincible pureté. Et comme après ce mot on saisit mieux, dans son innocence grandiose, cette autre réponse qu’il fit à Rœderer lui rapportant un propos tenu à son égard par son frère Joseph : « Je n’accepte point cette faveur qu’il m’accorde d’être seul à m’aimer. Je veux pour amis cinq cents millions d’hommes. »

3

C’est le caractère de l’amour qu’il exige des sacrifices mutuels incessants pour durer et s’approfondir, et celui-là était d’une qualité telle que les sacrifices exigés par lui, s’ils n’étaient pas pour effrayer Napoléon, dépassaient tous les jours un peu plus la capacité d’énergie et d’imagination des peuples. Et les peuples, quoiqu’on en puisse dire et croire, étaient beaucoup plus égoïstes que lui. Sa mission achevée, la Révolution, même vaincue, ayant jeté en France et en Europe des racines assez solides pour qu’on ne pût plus les en arracher, on se débarrassa d’une passion qu’on ne partageait plus parce qu’elle avait donné tous ses fruits pour les imaginations et les énergies ordinaires, en enfermant celui qu’elle tyrannisait dans une cage étroite où elle eut vite fait de le consumer jusqu’aux os. « Je suis opprimé parce que je sors du peuple. » Les peuples, exténués par ses embrassements furieux, consentirent à leurs maîtres la mission de l’abattre. Mais il avait lancé dans le ventre des peuples la semence des temps futurs.

Il fallut du temps. Il en faudra beaucoup encore. Et d’ailleurs, une grande action ne cesse pas. Elle a tant de profondeur et d’étendue qu’elle va jusqu’à créer des formes qui semblent la contrarier directement. Napoléon, comme tout ce qui est, n’est qu’un passage. Mais le plus essentiel, je pense, depuis le Christ.

Il est singulier que les protagonistes de la Révolution française au XIXe siècle, se soient presque tous acharnés à voir en celui qui ordonna la Révolution en France pour la jeter sur l’Europe, le destructeur de la Révolution. Michelet par exemple, si ennemi de la lettre, pourtant, et pour qui l’esprit compte seul. Le glaive, le sceptre, la couronne, la noblesse, tout cela a fait illusion. On préfère le mot République à la chose démocratie. L’étiquette a masqué les puissances profondes qui montaient du dedans des peuples et gonflaient le cœur de cet homme pour qu’il forçât le monde à rompre avec le Moyen-Age dont l’admirable organisme ne se survivait plus que dans des formes extérieures et des formules vides, et consentît à chercher les éléments d’un organisme nouveau dans les rythmes individuels révélés par la Renaissance. Parce qu’il s’est assis sur le trône de saint Louis et qu’il a enlevé, dans une de ses courses guerrières, la fille de Barberousse, on a oublié l’égalité civile imposée par la force à tous, la liberté des cultes imposée par la force à tous, l’Inquisition rentrant sous terre, le servage aboli partout où passent ses armées, et précisément, par un renversement complet des valeurs partout sanctifiées, des manants sur tous les trônes et des princesses dans leur lit. On n’a pas vu le caractère spirituel de cet impérialisme pareil à celui de César, ou de saint Paul, ou de Luther, qui prétendait assujettir l’Occident à une idée simple, que toutes les consciences supérieures et tous les élans populaires acceptaient dans ses grandes lignes pour la répandre et l’imposer, par l’Occident, à l’Europe d’abord et peut-être ensuite à la terre. Il était seul, à ce moment, à représenter dans sa double puissance, conquise uniquement par lui, de chef de peuple et de chef d’armée, ce grand désir d’unité internationale que les Juifs avaient fait accepter aux Grecs, que l’Église avait hérité de Rome, et que la Révolution arrachait au domaine théologique en ruinant la hiérarchie qui l’y maintint, pour l’installer dans le domaine politique en prétendant renoncer à toute espèce de hiérarchie. Ce n’est pas la faute de Napoléon si la hiérarchie qu’il tenta d’établir pour inaugurer la démocratie universelle ne répondait pas à des besoins et à des exigences qui, maintenant encore, ne se définissent qu’à peine, et que l’industrialisme impossible à prévoir si formidable et si mondial devait modifier, compliquer, anéantir sur quelques points, accroître immensément sur d’autres. Il abolit, et pour jamais, un monde. Ceux qui croient, comme lui, que l’imagination de l’homme est assez grande pour recréer un autre monde, savent que son effort dans ce sens-là n’est pas perdu. Je parle de l’effort qui avait un but visible. Car, pour l’autre, il est immortel.

En sauvant, au 18 Brumaire, la Révolution qui semblait perdue non pas seulement dans les faits mais plus encore dans les cœurs, il substitua à des certitudes ardentes, mais obscures, dans les directions et les buts, une volonté éclairée et continue dans les moyens. Et alors qu’avant lui ces moyens paraissaient impulsifs et fragmentaires, chez lui ce sont les buts qui semblèrent le devenir. En cela, il était d’accord avec l’ordre indifférent du monde, dont les moyens sont rigoureux et les buts incertains, parce qu’il est conscient du mécanisme destiné à maintenir la vie, mais qu’il ne sait où elle va.

« La Révolution, c’est moi. » Sans doute, mais qu’est-ce que la Révolution ? Quelles que fussent ses fins, c’était à ce moment l’esprit de vie, ce qui, sous le couvert des prétextes moraux ou politiques que les hommes exigent pour changer le rythme de leur pas, préférait l’inconnu redoutable à la stagnation mortelle, la marche dans l’orage au repos dans la maison. Qu’il s’emparât de cet esprit, c’est ce qui fit sa force alors. C’est ce qui l’ennoblit pour jamais. Quels que soient les prétextes de l’impérialisme guerrier, s’il va dans le sens du siècle il est juste. Le sien portait et promenait, et malgré tout, sous la mitraille et la neige, même quand il broyait les peuples en même temps que les vieux cadres où on voulait les maintenir, la jeune espérance des hommes, une illusion peut-être encore, mais par cela même une force, et celle justement du siècle en avant duquel il marchait. « Je serai le Brutus des rois et le César de la République. » C’était lui, les peuples le sentaient, qui traînait dans les caissons de ses batteries bondissantes, l’idole de la Liberté. C’était lui le conducteur de la symphonie gigantesque qu’ils ne réaliseront pas, peut-être, mais dont l’espoir est nécessaire à leur courage, comme leur enthousiasme ou leur révolte étaient nécessaires à sa foi. Un fait nouveau se produisait dans l’histoire du monde. Il ne s’agissait plus de luttes de partis comme à Athènes, de luttes de classes comme à Rome, de luttes entre les dynasties, les féodaux, l’Église comme au cours des siècles chrétiens, mais plutôt, comme au temps des Croisades, d’une crise fatale d’idéalisme collectif qui, pour la première fois du vivant d’un homme, s’incarnait dans un homme digne de l’imposer à tous.

Qu’on ne me parle pas de comédie. Il grave la Loi sur des tables, pour qu’elle dure après lui. Qu’on ne me parle pas d’une nécessité plus forte que lui-même qu’il n’accepte qu’à contre-cœur. Son cœur d’homme y bat, et l’anime : « La démocratie peut être furieuse, mais elle a des entrailles, on l’émeut. Pour l’aristocratie, elle demeure toujours froide et ne pardonne jamais. » Qu’on ne me parle pas des années où il parut subordonner à sa destinée personnelle les idées qui l’avaient porté à l’empire et que l’empire cachait comme un fourreau cache une lame. Les peuples lointains ne s’y trompaient pas, et si les peuples opprimés jetaient des cris de haine et de révolte, c’est que l’enfant ne peut naître sans qu’il y ait du sang qui coule et des muscles déchirés. Parce qu’en 1809 les peuples n’apercevaient plus, dans le rayonnement de sa puissance personnelle, l’idée qu’il incarnait toujours pour les rois, il était, même alors, comme en 1796, comme en 1814, le soldat de la Liberté. Et peut-être le seul soldat qu’ait jamais eu la Liberté, parce qu’il ne se contenta pas de la défendre dans les mots et les formules et les institutions passives, mais en fit une force active, cohérente, organisée, impérieuse ainsi que la vie et résolue à s’imposer, comme tremplin et ressort du monde moderne, même à ceux qui n’en voudraient pas.