Il n’aime pas la tyrannie. Et partout où il la rencontre, il la brise. Mais sa propre tyrannie l’enivre, parce qu’une vertu créatrice incomparable naît des décisions qu’elle prend. « Dans tous les temps, dit-il, la première loi de l’État a été sa sûreté, le gage de sa sûreté sa force, et la borne de sa force celle de l’intelligence qui en a été le dépositaire. » Voilà. Lui vivant, c’est dans le sens où il l’engage que la Révolution vivra. Parce qu’il n’en voit pas d’autre. Parce qu’il n’y en a pas d’autre. Parce que lui seul fut assez fort pour la saisir quand elle allait sombrer, la ramener sur la rive et l’y soutenir d’une main puissante en la serrant au collet. Mais prenez garde. Il ne se fait pas illusion. « Savez-vous, dit-il encore, ce que j’admire le plus dans le monde ? C’est l’impuissance de la force pour organiser quelque chose… La France ne tolérera jamais le gouvernement du sabre. Ceux qui le croient se trompent étrangement. Il faudrait cinquante ans d’abjection pour qu’il en fût ainsi, La France est un trop noble pays, trop intelligent pour se soumettre à la puissance matérielle et pour inaugurer chez elle le culte de la force… A la longue, le sabre est toujours battu par l’esprit. »[U]

Est-ce un retour ? Est-ce un remords ? Pour moi, je ne le crois guère. C’est ainsi que l’artiste parle quand on lui dit que la forme qu’il crée pourrait servir de départ aux formes de l’avenir. Quel avenir d’ailleurs ? Que pèse un siècle, et dix ? Et cent ? Il y a deux fois moins de temps entre Jésus et nous qu’entre le Sphinx et Jésus, et l’esprit de Jésus s’efface. Une immense mélancolie fait le fond des grandes âmes et leur ivresse immense n’est qu’une conquête incessante de leur volonté sur la clairvoyance intime qui fixe des bornes à leur puissance, quand bien même ils planteraient ces bornes très au delà de leur mort. Pourquoi tant de bruit ? Pourquoi tant de sang ? Et pourquoi tant d’activité ?… « Il eût mieux valu, pour le repos de la terre, que Rousseau ni moi n’eussions jamais existé. » Mais voilà, le repos, n’est-ce pas la mort de la terre ? Rousseau, Napoléon, après Moïse, après Jésus, n’ont-ils pas une mission qui les dépasse et qui précisément est de troubler ce repos ? D’empêcher l’enlisement des cœurs dans le marécage endormi ? Par tous les moyens que Dieu leur donne, l’indignation, l’amour, le paradoxe, la guerre ? Et la mélancolie des grandes âmes ne vient-elle pas de ce qu’elles sentent que l’indignation comme le paradoxe, et l’amour comme la guerre, ne sont que des moyens égaux devant l’éternité, pour procurer au monde une illusion qu’elles ne partagent pas ? La grandeur, au fond, n’est peut-être qu’un contraste sublime entre le pessimisme radical d’un homme qui subit cette grandeur comme une fatalité de sa nature, et son espérance invincible de déterminer l’avenir.

3

Ses doutes vaincus, son choix fait, l’égalité civile, le développement progressif de la liberté politique qu’elle entraîne, la liberté religieuse à précipiter toutes dans les ornières granitiques d’institutions destinées à modeler l’Histoire selon la Révolution, il ne s’agit plus de discuter leur opportunité, leurs moyens et leur forme. L’attitude du réalisateur vis-à-vis des partis politiques ne peut différer de celle qu’il adopte vis-à-vis des religions, — et d’ailleurs qu’est-ce qu’un parti, sinon une religion qui se décompose ou se forme, ou avorte ?… « Il faut administrer pour les masses, dit-il, sans s’embarrasser si cela plaît à Monsieur un tel ou au citoyen un tel… Les hommes supérieurs voient d’en haut, et dès lors au-dessus des partis. »[V]

Ne croirait-on pas entendre un peintre, dont on critique le tableau en s’emparant de ses détails, celui-ci le trouvant trop éteint, celui-là pauvre en demi-teintes, cet autre dépourvu de sentiment, cet autre d’un dessin trop tendu, cet autre mal composé, cet autre d’une matière trop mince, ou trop épaisse, lui seul, qui l’a conçu, le voyant dans son ensemble, avec ses trous et ses faiblesses, certes, mais harmonieux tout de même, logiquement construit, répondant somme toute à la fonction moyenne que le moment, les besoins du moment, l’esprit du moment en attendent ? Lui seul le jugeant librement — bien qu’ayant été contraint par son génie même de le concevoir tel qu’il est, — non au travers de ses intérêts, de ses passions, de ses affections, de ses rancunes personnelles, mais avec l’intelligence constructive de qui sait embrasser le problème le plus complexe par tous ses aspects à la fois, comme un objet à tirer d’une gangue épaisse, à dégrossir, à modeler, à faire tourner dans la lumière afin qu’il puisse devenir un centre visible de tous, sensible pour tous, où tous puissent trouver le départ et l’arrivée de leur action, dût-il, lui seul, passer à ce travail ses jours et ses veilles, y sacrifier son repos, sa sécurité, son bonheur et en fin de compte sa vie. Je sais aussi des hommes de parti qui sacrifient ces biens d’un cœur allègre, mais c’est un sentiment confus qui les anime, un sentiment d’esclave, étroit, unilatéral, fanatique, négatif avant tout, plein de haine aveugle, incapable d’exprimer par l’édification d’un bâtiment qu’il a quelque chose à bâtir, acharné à démontrer par des mots qu’il a raison dans l’espace et pour jamais : « L’homme le moins libre est l’homme de parti. »

Il y a plusieurs façons d’être en dehors des partis, au-dessous ou au-dessus. La première est celle des chefs d’État de la plupart des démocraties modernes. Elle consiste à suivre le parti au pouvoir, leurs droits — c’est-à-dire leurs facultés, — ne leur laissant pas une seconde alternative. L’autre est infiniment plus rare, mais plus différenciée aussi, parce qu’elle suppose, chez celui qui la possède, une personnalité grandiose. Il y a celle de Louis XI, vivant en un temps de passions sauvages, entre des organismes si violents que l’assassinat, le vol d’une province, le mépris des traités sont choses courantes, et avouées, et qui consiste à jouer de ces passions pour opposer les uns aux autres ces organismes, comme on déplace des pions sur un échiquier, sans qu’il soit question de conscience, en vue d’une fin réaliste à atteindre par n’importe quel chemin. Il y a celle de César, avançant avec douceur et fermeté vers son but entre deux partis extrêmes à peu près d’égale puissance, obtenant tantôt de l’un, tantôt de l’autre des concessions ou un appui, les équilibrant l’un par l’autre avec une admirable intelligence de leur nécessité historique et des frontières respectives de leur vertu de création. Il y a celle de Napoléon, arrivant au moment où leur énervement, après leurs excès passionnels, gagne et corrompt une nation entière et, décidé dès lors à les ignorer les supprimant par le fait de cette ignorance, les jetant au moule commun d’un monument commun à élever. C’est, des trois, la plus difficile, en l’espèce tout au moins, Louis XI étant le Roi, César appartenant à la plus grande famille de la ville, et Napoléon, moins de quatre ans avant d’entreprendre cette œuvre, n’étant rien. La moins durable aussi, parce que le maître disparu, les partis ressuscitent, leur appétit et leur férocité accrus du jeûne qui leur a été imposé. La plus féconde, dès qu’une grande tête les domine, capable de peupler leur silence d’harmonies personnelles qu’ils ne peuvent contrarier. En tout cas celle qui exige, de la part d’un homme d’État d’autre part assez fort pour ne point s’appuyer sur la terreur, mais uniquement sur la loi à vrai dire rigoureuse, le plus de justice et de sévérité vis-à-vis de ceux qui le servent, le plus de courage, de vigilance, de continuité dans les desseins. « Il faut déployer plus de caractère en administration qu’à la guerre. »

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En effet. Quand on a entrevu le fond de sa pensée, constaté d’une part le scepticisme intime avec lequel il envisageait sa tâche, d’autre part sa résolution de la réaliser une, cohérente, imposante, — comme un artiste qui sait bien que le temps mangera son œuvre et pourtant préfère la souffrance, la ruine et la mort à la perspective de ne pas l’édifier entière, — on est saisi d’une sorte d’effroi en considérant l’intelligence et l’énergie qu’il lui fallut pour concilier dans une forme unique tant de contradictions et d’intérêts antagonistes. Un monument majestueux à peine renversé, et complètement renversé, tous ses débris épars dans le sang et la poussière, en élever tout seul un autre, aussi solide d’apparences que celui-là où quinze siècles avaient apporté, maçonné, orné chaque pierre, l’Histoire ne fait pas mention d’une tentative aussi hardie. Le Barbare installait sur les décombres des cités un ordre ancien, qu’il apportait de chez lui avec tous ses organes, et substituait par la force matérielle à l’ordre renversé. Ici, rien de pareil. « On ne répare pas les trônes. » Il s’agit de souder l’avenir au passé, l’Occident à l’Orient, le Nord au Sud, la démocratie à l’aristocratie, la tradition à la révolution, le droit divin au droit des peuples. Et, qu’on y prenne garde, dans le but à coup sûr immédiatement chimérique, non de ressusciter des morts, ni même de farder des momies, mais de diviniser le droit des peuples, de rendre la révolution traditionnelle, d’ennoblir la démocratie, de durcir le noyau d’unification du globe, et de régénérer les forces mourantes du passé dans les sources de l’avenir. Il fallait lancer sur l’abîme une arche pour unir une rive à l’autre et, suspendu seul au-dessus de lui dans l’orage, cimenter au vol les pierres brutes en repoussant de son poing déchiré l’assaut continu des rapaces.

Au fond, il retrempait le rêve incurable de Rome, ce rêve qui a servi d’épine dorsale à l’Histoire occidentale et l’a soutenue debout, dans les énergies vierges d’une mystique nouvelle dont il aperçut tout de suite, avec une profondeur d’intuition décisive, l’ossature positive et possible à réaliser. C’est l’Œuvre et la Passion latines qu’il reprenait à l’occasion d’un événement inouï. Il prétendait substituer à l’organisme puissant mais diffus de la monarchie germanique qui tombait en ruines et qu’Henri IV, Richelieu, Colbert avaient tenté de recrépir, la forte unité latine d’un organisme embryonnaire que le XVIIIe siècle exigeait et auquel il infligea une forme trop définie mais sans doute nécessaire aux conquérants du pouvoir politique pour accomplir, dans l’aménagement matériel de la terre, leur mission. Latin, il pensait en Latin, c’est-à-dire en architecte. Et il ne pouvait trouver qu’en France le terrain, les matériaux et les ouvriers de son travail.

La France n’a jamais eu, dans l’Histoire, d’autre fonction que celle-là. Il s’est toujours agi pour elle d’équilibrer, dans une forme personnelle, le génie des races méditerranéennes et le génie des races germaniques. Ce n’est pas sa faute si sa situation géographique en fait le carrefour des peuples de l’Occident. Ce n’est pas sa faute si les tribus allemandes traînant derrière elles les hordes de la grande steppe qui va de la Vistule à l’Amour, ne cessent, depuis les commencements de l’Histoire, de menacer ou de passer le Rhin pour incendier les villes et faucher les moissons au rythme des hymnes de guerre. Ce n’est pas sa faute si ses côtes occidentales bordent la route des Scandinaves descendant vers les mers du Sud et s’aperçoivent, comme une proie qui s’offre, des hautes falaises bretonnes où les pirates de la mer, qui portent dans le cœur la poésie des flots et des étoiles, guettent le passage des barques de pêche et des navires de combat. Ce n’est pas sa faute si les couloirs des Pyrénées déversent de temps immémorial sur ses plaines les Numides, les Carthaginois, les Ibères, les Arabes en quête d’oasis à découvrir, de troupeaux à prendre, de minarets à élever au-dessus des eaux et des palmes. Ce n’est pas sa faute si ses côtes méridionales voient émerger constamment des sources du soleil les voiles bleues, rouges, vertes, oranges sous qui les marins phéniciens ou grecs observent, pour le rapt violent ou l’échange contre des tapis rutilants, des verreries, des figurines, les jeunes filles groupées autour des lavoirs. Ce n’est pas sa faute si les hautes gorges des Alpes laissent passer dans le flux des légions descendant vers les forêts gauloises ou le reflux des régiments descendant vers les cités lombardes, les manuscrits, les peintures, les statues, la vaisselle d’or ou d’argent. Et c’est sa gloire, dans le drame enchevêtré de la résistance par le fer aux invasions militaires, de la résistance par l’esprit aux invasions morales, des défaites fécondes et des victoires mutilées, de retrouver sans cesse, dans l’ordre qui lui est propre et que son sang et ses larmes cimentent, cette mesure intellectuelle qui accueille ces rumeurs, ces souffles, ces orages confrontés, pour les organiser harmoniquement dans sa tête.