Cette tragédie presque continue est sa raison d’être, la condition probablement nécessaire de sa force de création. C’est par elle qu’elle conquiert cet équilibre spirituel qui entretient son goût de vivre et qu’elle semble perdre dès que s’apaise le conflit. Tiraillée sans répit entre l’influence du Nord, l’influence romantique, musicale, panthéiste des foules mystiques qu’organise le féodalisme germain, et l’influence du Midi, l’influence rationaliste, architecturale, individualiste des Cités républicaines que l’aristocratie latine hiérarchise et définit, elle ne cesse pas d’en subir l’antagonisme dans ses institutions politiques et d’en réaliser l’accord dans son art où domine toujours, d’ailleurs, l’un des deux courants qui le forment.
L’esprit méditerranéen charpente la Commune et la Cathédrale, mais telle est alors la richesse de la floraison qu’ont préparée les invasions germaniques stabilisées par les Francs, que la grande rumeur confuse des métiers, des forêts, des hymnes noie sous son lyrisme anonyme les lignes du monument. Rompu au XVe, au XVIe siècles, par les descentes répétées en Italie et les retours victorieux de l’Italie dans l’imagination des soldats et les produits de leurs rapines, l’équilibre se refait avec l’âge classique au cours duquel ni l’angoisse de Pascal, ni l’harmonie de Racine, ni l’analyse de Descartes, ni la morale de Corneille ne parviennent à dissimuler le souci dominant chez Corneille, chez Descartes, chez Racine, chez Pascal, de subordonner le génie sensuel des races du nord de l’Europe aux cadences régulières et symétriques du Midi. La nouvelle rupture infligée au rythme classique par le siècle qui le suit et qui paraît en son effort paradoxal, avec Watteau, avec Diderot, avec Rousseau, avec Montesquieu chercher, dans l’esprit germanique même, les armes qu’elle oppose au féodalisme germain, aboutit, avec la Révolution, au renversement de la monarchie qui le représente, avec Napoléon à la tentative de substituer à la dynastie franque une dynastie latine, gardienne de l’ordre unitaire et légalitaire contre l’ordre théologique et féodal. Quelle que soit, par le siècle de l’analyse, de l’Encyclopédie, de la peinture symphonique retrouvée chez les Flamands, l’importance de l’apport nouveau, dans l’âme celte, de l’esprit descendu des rivières, des mers, des forêts brumeuses, quelle que soit sa persistance dans le romantisme qui suivra, Napoléon inflige pour un siècle à la France l’obligation de faire appel à l’architecture latine pour le bâtir solidement. Les gens de Rome ne s’y trompaient pas quand ils se consolaient par ces propos de l’humiliation permanente que leur infligeait son orgueil : « Après tout, c’est une famille italienne que nous imposons aux barbares pour les gouverner… »
De là, surtout, le caractère énigmatique de cet étrange esprit, placé entre deux âges, entre deux mondes, et cherchant à organiser, par la seule vertu d’une volonté fatale comme une naissance, les viscères de l’un d’eux autour du squelette de l’autre. De là l’enthousiasme trop confus, la haine trop définie qui accueillent son souvenir chaque fois qu’il est évoqué. Ce héros est un homme, personne ne se résigne à cela. Cet athée est un mystique, personne ne concilie cela. Ce poète est un logicien, personne n’admet cela. Ce soldat est un juriste, personne ne permet cela. Ce démocrate est un aristocrate, personne ne comprend cela. Cela d’abord et par dessus tout. Les médiocres aristocrates de la pensée ne peuvent lui pardonner d’avoir pensé en démocrate. Les médiocres démocrates de l’action ne peuvent lui pardonner d’avoir agi en aristocrate. Sa présence humilie les trônes, parce qu’il a montré l’origine des trônes en s’asseyant sur le plus haut d’entre eux. Et si, par là, elle grandit les peuples, elle humilie tous les bergers improvisés des peuples en obligeant leur faiblesse à se masquer de vertu feinte. Nul ne peut expliquer son acte, parce qu’il est le seul homme qui ait osé l’accomplir. Toujours, en toute circonstance, il oblige les hommes à lui laisser la parole pour leur livrer, dans le geste ou le mot, décisifs comme un chef-d’œuvre, toutes les antinomies de son destin miraculeux : « Je suis soldat, enfant de la Révolution, sorti du sein du peuple. Je ne souffrirai pas qu’on m’insulte comme un Roi. »
XI
L’APOSTOLAT
1
Ce Romain, qui dispute aux Barbares la Gaule, parce qu’il sait bien que la Gaule est le nœud des destinées de l’Occident, est hanté par le désir de faire régner sur l’Occident la paix romaine, celle que les Légions partout établies imposent en éteignant les querelles locales, en écrivant la Loi et en protégeant le travail. Rêve immense, peut-être plus irréalisable que la paix sentimentale du consentement unanime, le consentement unanime conditionnant une passion idéaliste fanatique, laquelle engendre la guerre dès que l’unanimité fléchit. Mais qui suppose une vertu se maintenant intacte durant la vie séculaire du peuple qui veut l’imposer. En tout cas, l’un des pôles de l’axe moral autour de qui tournent les sociétés humaines, la force intelligente et la douceur mystique prétendant l’une et l’autre viser à leur équilibre et provoquant périodiquement, par leurs réactions l’une sur l’autre, la guerre, la révolution, le drame continu et fécond qui permet à l’homme de rompre l’immobilité et de faire reculer la mort. Encore un caractère d’essentielle et intransigeante passion qui fait de Napoléon la fraternelle antithèse du Christ.
Ce qui hante celui-là, de son aveu, c’est la « régénération européenne ». « Il faut, dit-il, sauver les peuples malgré eux. » Il veut la paix universelle, la suppression de toutes les frontières, ce que ne veulent pas, ce que ne conçoivent même pas ses ennemis qui allument partout des foyers sporadiques qu’il voudrait éteindre à jamais. Et pour que la paix se répande, il veut que les peuples soient heureux, gouvernés selon les idées et les besoins modernes, aimant les institutions qu’ils se donnent, ou qu’il leur donne, convaincu que son rôle est de les leur donner et qu’ils les attendent de lui. Il a des illusions étranges. Il croit que tous les Espagnols seront pour lui s’il leur apporte l’égalité, qui leur indiffère. Il croit que les Allemands l’accueilleront comme un sauveur s’il brise le féodalisme, qui leur est cher. Bien mieux, il croit que s’il parvient à prendre Londres et à y proclamer la République, l’abolition de la Chambre des pairs, la souveraineté du peuple et les Droits de l’Homme, l’Angleterre s’inclinera. Les peuples sont avec lui. Il le sent, il le sait, il l’affirme avec une insistance passionnée, presque douloureuse parfois, qui, pareille aux commandements d’un Démiurge, semble ordonner à l’Histoire de marcher dans ses chemins[W]. « Je voulais préparer la fusion des grands intérêts européens, ainsi que j’avais opéré celle des partis au milieu de nous… Je m’inquiétais peu des murmures passagers des peuples, bien sûr que le résultat devait me les ramener infailliblement… L’Europe n’eût bientôt fait de la sorte véritablement qu’un même peuple, et chacun, en voyageant partout, se fût trouvé toujours dans la patrie commune… Cette agglomération arrivera tôt ou tard par la force des choses ; l’impulsion est donnée, et je ne pense pas qu’après ma chute et la disparition de mon système, il y ait en Europe d’autre grand équilibre possible que l’agglomération et la confédération des grands peuples. »[X]
Vous croyez encore que c’est là l’illusion jacobine, après l’illusion catholique, avant l’illusion socialiste ? Prenez garde cependant que chacune de ces illusions a laissé, laisse ou laissera des alluvions solides derrière le torrent qui l’emporte. Prenez garde aussi qu’il parle d’« intérêts », bien plus que de « principes » ou de « droits ». Prenez garde en outre qu’il dit connaître seulement « deux peuples, les Orientaux et les Occidentaux », ce qui suppose, son attitude au Caire et à Paris le montre, l’antagonisme de sa pensée pratique avec la pensée théorique du jacobinisme intégral. Celle-ci procède abstraitement, entourant d’idées comme d’un rempart les faits qu’elle dédaigne, niant, sous quelque latitude que ce soit, l’existence et la nécessité du fait religion, ou monarchie, tandis que Napoléon part du fait et procède de proche en proche, espérant certes unifier l’Occident, mais sachant bien qu’au delà une autre mystique règne, dont son ami Alexandre est à l’avant-garde et qui forme l’autre élément de l’équilibre gigantesque qu’il songe à imposer à l’univers. Prenez garde qu’il se rend compte des caractères ethniques qui différencient les groupements humains, puisqu’il veut faire de « CHACUN DE CES PEUPLES un seul et même corps de nation. » Prenez garde enfin que partout où il passe, même quand il méconnaît la passion propre qui définit chaque peuple où son passage laisse des sillons sanglants, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la Pologne, la Russie même, il éveille une passion plus générale qui brise ici l’Inquisition, prépare là la disparition du servage, suscite ailleurs le sentiment et le désir d’une unité politique future, dangereuse certes pour sa France, éternelle martyre des idées fécondes qu’elle sème, mais indispensable à la constitution organique, qu’il rêve, de l’Occident. Son action, comme une eau où tombe une pierre, s’étend en cercles concentriques. Comme tous les gestes puissants, les siens dépassent leur but, tout au moins leurs buts visibles. L’expédition d’Égypte éveille l’Afrique et l’Orient. Quand il jette les Bragance à la mer, la lame qui en naît va battre l’Amérique. Jusqu’en 1808, l’univers entier le regarde comme l’annonciateur armé des temps nouveaux ouverts par la Révolution. Remarquez qu’il le sait fort bien : « Je fais l’essai de mes forces contre l’Europe, écrit-il un jour à Fiévée, vous essayez les vôtres contre l’esprit de la Révolution. Votre ambition est plus grande que la mienne et j’ai plus de chances de succès que vous. »
2
Son moyen est la guerre, soit. Mais est-on sûr que, dans sa situation, il en soit d’autres ? Il l’aime, soit, parce qu’il est doué pour elle comme jamais homme ne le fut. Mais est-on sûr qu’il n’ait pas eu presque toujours la force de l’arrêter à l’heure où il devine qu’elle a produit tout son effet ? Et ne la condamne-t-il pas dans son principe, comme ces artistes supérieurs qui se savent au-dessus de leur moyen et qui voient, dans ce moyen, leur suprême servitude, aigles ivres des espaces déserts où ils se bercent sur leurs ailes et forcés de descendre en tournoyant sur terre pour nourrir leur vol ? « La guerre est un anachronisme… Les victoires s’accompliront un jour sans canons et sans baïonnettes… Celui qui veut troubler la paix de l’Europe veut la guerre civile… » Ce sont ses ennemis qui veulent la guerre, et non lui. Il le croit du moins, et comme une passion plus haute que la leur, qui exige aussi la guerre, le soulève au-dessus de leurs vues étroites et de leurs petits intérêts, il les prévient et déchaîne la guerre pour ne pas être surpris. Il les prévient en commençant la guerre, comme, dans la guerre même, il les prévient en ouvrant le combat.