C’est ainsi que cela se passe presque toujours, pour ses deux guerres avec l’Autriche, pour sa guerre avec la Prusse, pour sa première et peut-être même sa seconde guerre avec la Russie. Quand il soupçonne que l’adversaire se ramasse, bande ses muscles, aiguise ses griffes et ses dents, il bondit, le prend à la gorge. Il attaque, sans se demander s’il peut éviter son attaque, se modérer, temporiser, consentir à des concessions, toutes mesures qui feraient plier son système et d’ailleurs blessent son orgueil. Il poursuit l’Illusion avec une candeur terrible, comme le poète ou le juste semant autour d’eux la mort, précisément parce qu’ils n’aperçoivent pas les embûches de la route et que leurs yeux sont fixés sur l’harmonie des nombres et des lignes ou le bonheur du genre humain. « Il faut que cette guerre soit la dernière », dit-il en 1806. Et c’est lui seul qui, à Campo-Formio, à Amiens, à Presbourg, dans l’anarchie sanglante où se débat depuis quinze ans l’Europe, a la force de décider qu’il faut un arrêt dans le drame et de fournir au drame, par son intelligence et son énergie à le résoudre, le moyen de s’arrêter. Il est le seul pour qui la guerre soit une œuvre monumentale, envisagée dans son ensemble, et qui ne consiste pas à gagner une bataille, mais à développer un vaste poème politique, avec ses enchaînements complexes et ses échos universels, prenant source dans son cœur même et qu’il poursuit et parachève dans un enivrement continu d’imagination créatrice où naissent des réalités nouvelles et des rêves nouveaux.

Au fond, il n’y a eu que deux guerres, de 92 à 1815. La guerre de défense de la Révolution qui lui permit, dans une tension atroce de ses nerfs à vif, de ses muscles déchirés, de ses os cassés par place, d’affirmer contre l’Europe et elle-même les réalités politiques et morales que sa naissance dramatique justifie et que la paix d’Amiens, en la reconnaissant, termine. La guerre d’expansion de la Révolution qui la pousse à répandre, en portant la terreur du dedans au dehors, ces réalités sur l’Europe, et que Bonaparte inaugure en 96, au cours même de la période défensive, pour la poursuivre jusqu’au jour où elle aura épuisé toutes ses conséquences logiques, atteint Rome, Madrid, Vienne, Berlin, Moscou, et mourra de ses excès dans son dernier enfantement. Tous les conflits partiels qui s’allument ou s’éteignent au cours de ces deux guerres-là ne sont qu’un épisode de la lutte d’un quart de siècle qui dresse la féodalité continentale contre la démocratie française naissante, et plus spécialement l’oligarchie anglaise contre la concurrence économique que la puissance de la France risque de lui susciter.

Alors que tous ses alliés, frappés tour à tour désarment, ou feignent de désarmer, l’Angleterre entretient et perpétue la guerre qui a pour but catégorique la ruine de la France sur le continent et lui invente un ennemi nouveau dès que le précédent tombe. Lutte grandiose. Il court l’Europe pour l’atteindre, elle se dérobe partout. Comme il ne peut la frapper que sur terre, il la poursuit jusqu’à Moscou, rêvant de s’appuyer sur Moscou pour la poursuivre jusqu’aux Indes. Il lui interdit le continent, lui barre ses rades et ses fleuves, la traque jusqu’aux ports de Portugal et d’Espagne, l’enferme dans la mer comme dans une geôle, décrétant ce jour-là, peut-être, la forme la plus efficace des luttes de l’avenir. Hors de la fournaise où fondent les hommes, elle les regarde mourir. Une pièce d’or pour un soldat, un sac d’or pour un régiment, une tonne d’or pour un peuple. Grande chose, certes, parce qu’une énergie terrible est nécessaire pour cela, qu’il faut se serrer la ceinture, qu’il faut couvrir les mers de croisières vigilantes, braver vingt ans leur formidable ennui, refouler le doute, masquer la défaillance, nier le désespoir. Grande chose parce que celui qu’on veut frapper au cœur est seul sur le bord du rivage, quelques voiles qui fuient devant sa colère, dix chiens dans son dos contre lesquels il se retourne, les mettant d’un regard en fuite, les abattant d’un revers de la main ou les forçant dans leur tanière, recommençant contre leur flot qui monte, le poignet, les cuisses mordues, secouant son sang dans la neige et la poussière, tandis que l’insaisissable et seul ennemi conscient ricane, se sachant hors d’atteinte, surveillant l’anémie croissante du colosse et connaissant que la mort monte lentement à son cœur. Il côtoie le bord du gouffre, et court pour ne pas y rouler. « Il croyait que stationnaire, il tomberait »[15].

[15] Bourrienne.

Avait-il tort ? Qu’en savons-nous ? Qu’en saurons-nous ? Le mouvement précipite au delà de lui un mouvement nouveau qui en détermine un autre. La latinité n’a pu se borner à vaincre le germanisme en Provence et en Lombardie, elle a dû broyer dans le nid l’œuf des invasions futures, passer le Rhin, entrer dans la forêt profonde. Le germanisme victorieux de la latinité dans les plaines du Valois a dû, pour en étouffer les derniers germes, la poursuivre dans les gorges farouches du Rouergue et de l’Albigeois. Si la révolution ne s’épand pas sans cesse, elle mourra sur place, comme un feu sans aliment. Les guerres de Napoléon ? « Étaient-elles donc de mon choix ? N’étaient-elles pas toujours dans la nature et la force des choses, toujours dans cette lutte du passé et de l’avenir, dans cette coalition constante et permanente de nos ennemis qui nous plaçaient dans l’obligation d’abattre sous peine d’être abattus ? » « Il sentait, dit Emerson, avec tous les hommes sages, qu’il faut autant d’énergie vitale pour conserver que pour créer. »

C’est pour cela qu’il est le drame permanent. Avec la plus vaste matière, et la plus belle, dont homme ait jamais disposé, dix peuples à genoux, l’Église serve, d’immenses armées fanatiques qu’il manie avec la sûreté et l’aisance d’un duelliste tenant la plus légère et la plus souple épée au poing, il se sent comme suspendu dans sa propre solitude, vivant anachronisme, bien que nécessaire à son temps, par la force monstrueuse de sa nature, vivante contradiction avec toutes les époques par son mépris des habitudes machinales et des intérêts mesquins, antithèse vivante de l’inertie formidable des puissances du passé qui se liguent contre lui. La guerre ne suffit pas, ni la paix, ni la loi, ni l’ordre. La domination matérielle du monde, les moyens de la domination spirituelle sur le monde lui échapperont tout à fait s’il ne plonge de toutes parts dans les préjugés même, les coutumes, les besoins encore insatisfaits du monde, des racines qui vont chercher ses couches les plus profondes pour s’y fixer et s’y nourrir. « Dans l’harmonie que je méditais pour le repos et le bien-être universels, dit-il, s’il fut un défaut dans ma personne et mon élévation, c’était d’avoir surgi tout à coup de la foule. Je sentais mon isolement ; aussi je jetai de tous côtés des ancres de salut au fond de la mer. » Il veut que les rois soient fonction de la Révolution française. Il mêle ceux qu’il crée aux familles régnantes, qu’il asservit à son système au risque de le disloquer. Ses guerres ne sont qu’un moyen, face à l’inimitié déterminée des monarchies, de garrotter ces monarchies dans les liens de mariages et d’alliances qui les rendront solidaires de la démocratie occidentale qu’il veut organiser pour la conquête du futur. Son propre mariage autrichien obéit à ce même instinct où l’orgueil, l’intérêt politique, d’immenses vues sur l’avenir du monde s’enchevêtrent. Le plus rare génie, celui qui semble aller droit au but et tout d’une pièce, est fait d’êtres contradictoires qui se déchirent, et, sous le rayonnement de son action et de sa gloire apparaissant fermes et sûrs, ensanglantent ses profondeurs. Le grand homme a toujours plusieurs prétextes à ses actes, et ce sont ces prétextes que les analystes, en les isolant, prennent pour des mobiles exclusifs. Plus tard, lui-même, quand il regarde la route parcourue et veut expliquer ses actes, ne sait pas souvent pourquoi il les a accomplis. En réalité, c’est sa puissance même qui traîne après elle et conditionne ses prétextes, lesquels ne sont proprement que le sujet de l’œuvre d’art[Y].

3

La guerre, la paix, le blocus, les passions des hommes et des peuples, les siennes propres, il joue de tout cela dans l’unité grandiose d’une force qui s’accroît de sa substance même, et n’envisage les destins du monde qu’en fonction de son destin. La France, sa maîtresse, ne lui a jamais manqué, mais il lui manque souvent, dans le jeu impétueux et large d’une sensualité à qui la France ne suffit pas comme aliment, bien qu’elle soit la plus aimée, la seule aimée, qu’il lui revienne toujours, qu’il compte uniquement sur elle et qu’il ne trouve qu’elle pour le bercer sur son cœur quand il revient sanglant de quelque ardente aventure. Il prend les nations tour à tour, par sa renommée ou la guerre, par le bienfait ou par le châtiment, il les féconde, ou les viole, et les délaisse tour à tour. Et comme il arrive si souvent aux femmes quand un homme les prend, et les féconde, ou les viole ou les délaisse, elles sortent de l’étreinte transfigurées et accrues moralement.

Est-ce son erreur, son crime, s’il a révélé à eux-mêmes les peuples européens ? Misérable raisonnement ! La France a payé, certes, mais c’est son rôle dans l’Histoire. Et il n’est pas le moins noble. L’Europe moderne lui doit, par le terrible missionnaire qu’elle lui a si souvent envoyé, d’avoir commencé à se connaître mieux. L’Angleterre et la France à part, tous les peuples d’Europe, avant lui, manquent d’éducation nationale. Il est à peu près indifférent à chacun d’appartenir à tel ou tel, de passer d’un maître à un autre, de ne pas sentir le même sang circuler dans toute sa chair. Il vient, et quand il est venu, tout change. Non qu’il procède par persuasion, ni par amour. Au contraire, il méconnaît le plus souvent l’âme nationale naissante. Il coupe l’Allemagne en morceaux, qu’il soude dix fois au hasard, sans doute convaincu que le patriotisme est un sentiment de luxe ignoré de ces contrées pauvres et dans tous les cas incapables de résister aux bienfaits politiques qu’il croit leur apporter. Mais c’est précisément ce fractionnement perpétuel qui révèle l’Allemagne à elle-même pour la première fois. Il se heurte violemment à l’esprit religieux de l’Espagne, ce qui vivifie pour la première fois l’unité morale de l’Espagne dans l’âme des Espagnols. Et comme il est celui dont l’épée, pour la première fois, touche le cœur de la Russie, il réveille les battements torpides de ce cœur qui s’ignorait. Pour la première fois depuis la chute de Rome, l’Italie, grâce à lui, soude ses tronçons.

C’est par lui, et pour les besoins de la future Histoire, que l’individualité propre révélée par la Renaissance à l’homme, apparaît aux groupements d’hommes. Et de là, en vertu d’un second travail, la part d’individualité morale commune à tous les hommes et à tous les groupements d’hommes qu’il prétendait — trop tôt — leur imposer. « L’Europe, disait-il vers la fin de sa vie, ne formera bientôt plus que deux partis ennemis : on ne s’y divisera plus par peuples et par territoires, mais par couleur et par opinion. Et qui peut dire les crises, la durée, les détails de tant d’orages ? Car l’issue ne saurait être douteuse, les lumières et le siècle ne rétrograderont pas. » Ici, c’est le disciple des philosophes qui parle. Et il ne s’agit pas pour moi de l’en blâmer, ni de l’en louer. Maudire la Révolution est facile. La supprimer l’est moins. La Révolution est un fait historique dont les conséquences, ou bienfaisantes, ou malfaisantes, ou réconfortantes, ou redoutables, continuent et continueront de se développer. La grandeur de Napoléon, c’est d’avoir compris qu’aux temps où il venait, il ne pouvait, sous peine d’être très vite et pour jamais vaincu, même dans l’esprit de son œuvre, qu’utiliser, diriger, ordonner la Révolution. C’était bien l’avis des monarques et des diplomates rassemblés à Vienne en 1815, et se congratulant d’avoir tranché la tête de l’hydre, — car les malheureux le croyaient. Quand ils apprirent que cet homme avait mis le pied sur le sol de France, une agitation véhémente s’empara d’eux, comme d’une ménagerie à l’approche du dompteur. Et cependant il était seul. Et toute la France et toute l’Europe étaient encore sous les armes. Mais la Révolution, comme Antée, renaissait en touchant sa mère.