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Cette marque constante de la nécessité historique dans l’action de Napoléon explique ses fautes, et les excuse. Car il n’eût tenu qu’à lui, s’il n’eût pas été lui, de garder ses deux trônes et de mourir aux Tuileries dans un fracas d’apothéose. « Personne que moi, a-t-il dit, n’est cause de ma chute. J’ai été mon principal ennemi, l’artisan de mes malheurs. J’ai voulu trop embrasser. » Et en effet, là est la faute qui le perd, mais peut-être sauve le monde. La nouvelle France est trop vaste, désorbitée par la réunion des Pays-Bas et des villes hanséatiques. La Russie est trop loin. L’Espagne trop dure. Et tout cela, songez-y, à la fois. Sa politique est trop ample pour les moyens dont il dispose, une armée qui s’anémie, s’encrasse d’éléments étrangers, se décourage, des pions trop éloignés pour qu’il les aperçoive tous sur l’échiquier géant, des communications trop lentes pour en atteindre en temps utile les recoins. Tout à la fois. Quand il marche sur Vienne, il ne veut pas lâcher l’Espagne. Pas même quand il marche sur Moscou. Il le sent, bien évidemment, mais sa destinée le déborde. Si en 1809, à la cime de sa puissance, Cambacérès lui écrit pour lui souhaiter une bonne année : « Pour que vous puissiez m’adresser le même vœu encore une trentaine de fois, répond-il, il faut être sage. » Depuis quelques mois, depuis l’Espagne en effet, alors que jusque-là pas une seule guerre ne peut être mise à sa charge, on dirait qu’il y a, chez lui, une part de persécution, que sa méthode de prévenir la guerre en la commençant s’énerve, et l’y précipite, que le terrain se dérobe sous lui, qu’il se cramponne à la guerre comme un naufragé à une algue. Il est le serviteur des destins de l’Europe, condamné à leur obéir.

Eût-il pu, du moins, si la fatalité des choses l’entraînait à mener partout ses armées malgré tout émancipatrices, attendre son heure, terminer par exemple la guerre d’Espagne en y portant toute sa pesanteur, puis en finir avec l’Autriche, puis souffler, ramasser sa force, organiser longuement et prudemment ses communications et ses étapes avant d’entrer dans le mystère russe avec l’Espagne, l’Autriche, la Prusse, l’Angleterre dans le dos ? Non sans doute. Il était comme un rocher qui roule dans la neige et s’accroît de pente en pente de la neige ramassée, et que la neige, à la longue, finit par arrêter. Éperdu d’orgueil et de puissance, perdant pied, ne voyant plus distinctement ce qui séparait son action d’une action divine qui semblait, pour se manifester, attendre qu’il se prononçât, il étendait de jour en jour le cercle de sa force, prisonnier d’elle, condamné par elle à l’agir jusqu’à son épuisement. L’immense combat de sa vie s’élargissait sans cesse et sans mesure. Car il était le combat même. Sa fonction était le combat.

Il n’était point le froid calculateur qui pèse chacun de ses gestes et les subordonne à un plan arrêté dans tous ses détails, impersonnel et comme hors des circonstances et du temps. Maître de lui dans le domaine de l’exécution, il ne l’est pas dans celui du sentiment où l’imagination l’emporte et où il prête aux peuples et aux rois des intentions qui le contrarient, l’exaltent, s’associent ou s’opposent à la grandeur de ses desseins. Il pense tout ce qu’il dit, à l’instant où il le dit. Il est, ainsi que la plupart, soumis aux mouvements du cœur qui vont et viennent, comme les pas du promeneur, réagissant différemment selon les objets qu’il croise, sincère, tendre ou effrayant, et que le diplomate et le laquais irritent. Son mot à Metternich : « Un homme comme moi se fout de la vie d’un million d’hommes, » autre aspect d’une grande nature planant dans son propre rêve, exaspérée des contingences et des inerties humaines, et voulant « pour amis cinq cents millions d’hommes », n’est que la boutade terrible du fauve acculé dans une impasse par des chiens, la clameur de celui qui porte l’avenir d’un monde où les trônes font appel au pharisaïsme humanitaire pour les empêcher de crouler. Ses vues politiques sont grandes, mais ses passions d’homme y entrent sans cesse en flot précipité pour les agrandir au delà d’un pouvoir auquel il est incapable de fixer des bornes pratiques, ou les fausser sensiblement. Il hait l’Angleterre, et ne le cache pas. Il a, contre la Prusse, des colères subites, qui éclatent au grand jour. Il ne peut concevoir que les misérables Espagnols n’approuvent pas son intention de les entraîner dans le mouvement des sociétés occidentales, et le dit. Il méprise son beau-père, et on le sait. Il aime Alexandre, qu’il traite comme on traite une femme, avec des caresses profondes, et après de brusques humeurs. Il vit tout haut son poème, qu’il ne peut achever parce qu’il est son action même et que sa vie, s’il cesse de le vivre, cesserait d’avoir un sens. Il le sent si bien qu’il redoute que le monde puisse croire, s’il a la moindre hésitation, le moindre retard, le moindre signe de défaillance, qu’il n’est plus Napoléon. « Avec ma carrière déjà parcourue, avec mes idées pour l’avenir, il fallait que ma marche et mes succès eussent quelque chose de surnaturel. »

D’ailleurs, pour un homme de cette taille, qu’importe le succès final ? Il embrassait trop ? Soit. Il eût pu, en lâchant l’Espagne, saisir la Russie, en lâchant Moscou saisir l’Espagne, saisir peut-être l’Angleterre en lâchant l’Espagne et Moscou ? Soit. Et après ? Le poème désintéressé qu’il vivait et obligeait le monde à vivre, eût été beaucoup moins complet. Ses admirables facultés s’alimentaient de ses excès même, elles lui permettaient de les commettre et d’en mourir en donnant jusqu’au bout l’impression qu’il grandissait à chaque étape et qu’il les commettait dans le pressentiment étrange qu’ils l’acculeraient à son chef-d’œuvre, cette campagne de France où il édifia en deux mois le plus beau monument d’énergie, de décision, de caractère, d’imagination créatrice, de courage moral et d’orgueil qui soit sorti d’un cœur et d’une tête d’homme. Il était comme un fondeur qui voit que le feu baisse, que le métal va refroidir trop vite dans le moule et qui, faute de combustible, jette au foyer les meubles, les volets, les portes, les parquets, jusqu’à des lambeaux de sa chair.

Une seule chose compte pour l’avenir. C’est la qualité de l’acte. Bien que le traité qui a suivi 1814 soit qualifié de désastreux et que celui qui a suivi Wagram soit qualifié de glorieux, 1814 a fait plus de bien que Wagram à sa mémoire et à la France même. Je n’ignore pas que, dans l’ordre politique, on n’admet pas ces choses-là. Dans l’ordre politique, on se réclame constamment du plus bas utilitarisme, et les idéalistes les premiers qui parlent toujours de providence distribuant aux méchants et aux bons la récompense et le châtiment. Dans l’ordre poétique, il en est tout autrement. Ce n’est pas au prix qu’atteint une œuvre, ni aux avantages officiels et sociaux que son auteur en retire qu’on juge, quand il n’est plus là, de sa valeur. C’est à la somme d’influence morale et sentimentale, d’admiration et de colère, en fin de compte de mouvement dans les intelligences et de passion dans les cœurs qu’elle inspire. Que pèsent les deux Amériques, leurs mines de diamant et d’or, leurs forêts, leurs races montantes, la richesse géante qu’elles versent dans l’univers, en regard de l’éclair d’âme qui détermina Christophe Colomb à s’enfoncer dans l’inconnu ?

XII
LE MOYEN

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Ceux qui n’admettent pas la guerre ne doivent pas aller plus loin. Nous touchons ici au phénomène redoutable qui a le double privilège de révéler en même temps, dans le domaine de l’esprit, l’esclave et l’homme libre avec le plus d’impitoyable éclat. Je ne veux pas parler du pauvre homme qui subit la guerre comme soldat ou laboureur, acceptant d’être son instrument passif ou sa victime hargneuse. Je ne veux pas parler de celui qui jette au massacre, sans autre but qu’un galon, une croix pour lui, du bout d’un téléphone ou du haut d’un observatoire, un troupeau de malheureux, car celui-là n’est pas digne de tendre à la liberté. Je veux parler de ceux qui sont capables de juger d’ensemble la guerre, en tenant compte des innombrables éléments qui la déchaînent et la composent et des conséquences qui la suivent et qui n’abritent pas leur lâcheté derrière le masque du prêcheur ergotant sur l’illégitimité ou la légitimité de ses prétextes, mais la regardent en face, pour elle-même, en elle-même, et refusent à la fois de la juger selon les fins immédiates qu’elle invoque et de fermer les yeux sur son horreur. Ce grand effort une fois accompli, un plus grand effort est à faire, et c’est à celui-ci qu’on distingue, il me semble, les deux formes d’intelligence que j’ai désignées plus haut. Celui-ci la repousse en bloc, refuse de l’utiliser, d’en courir le risque terrible, s’exposant à subir un siècle de carnage pour épargner à son optimisme la blessure d’un démenti. Celui-là accepte de saisir, dans le jeu désintéressé qu’il y trouve, l’occasion qu’elle offre à son pessimisme de la dominer un moment… Ceux qui n’admettent pas la guerre ne doivent pas aller plus loin.

Le plus grand homme qu’ait formé et révélé la guerre savait quel instrument atroce le hasard qui nous prodigue ou nous refuse dès le ventre de notre mère les moyens de dépasser les hommes, avait mis entre ses mains. J’imagine même que c’est à cause de cela qu’il fut le plus grand homme qu’ait formé et révélé la guerre. Le domaine où notre activité propre se déploie est de nature spirituelle, et c’est le regard que nous jetons sur lui qui fixe ses frontières, détermine ses contours et nous rend plus ou moins aptes à le parcourir d’un pas ferme. Napoléon n’est pas un militaire. C’est un poète. Ce n’est pas un grand capitaine. C’est un grand homme. Et c’est bien différent. Il accepte ses dons, non pour la vanité et le pouvoir qu’il en retire, mais parce qu’il sait bien que s’il ne les acceptait pas, il ne parviendrait pas à trouver en lui-même les sources d’énergie, de raison et d’imagination qu’ils ouvrent et répandent dans tout son être pour le nourrir et l’affirmer. Non seulement il ne croit pas que la guerre soit le plus noble et le seul noble des moyens dont dispose l’homme pour parvenir à conserver et à créer, non seulement il la juge en pleine liberté — sévèrement parfois, ingénument même, — comme un anachronisme et la suprême convulsion des brutalités primitives que lui-même, Napoléon, a la mission d’écraser, mais il souffre souvent du spectacle qu’elle donne, et, s’il s’enivre d’elle, les lendemains de son ivresse lui procurent des nausées qu’il ne dissimule pas. La tuerie inutile l’écœure, et de lui-même quelquefois. A Ebersberg, où Masséna fait tuer trois mille hommes pour s’emparer d’un pont dont la prise n’importe pas, il s’indigne, verse des larmes, s’enferme pour les cacher. C’est ce jour-là, je crois, qu’il trouve le mot boucherie pour caractériser ces choses. « Vous voulez donc m’ôter mon calme ? » répond-il à un officier qui lui annonce, au cours d’une bataille, que le massacre grandit. « Je suis toujours à Eylau, écrit-il à Joséphine. Ce pays est couvert de morts et de blessés. Ce n’est pas la belle partie de la guerre ; l’on souffre, et l’âme est oppressée de voir tant de victimes. »