Notez qu’il cache ces faiblesses, puisqu’il accepte et fait la guerre, car ces faiblesses, loin de faire reculer la guerre, accroissent son horreur en laissant devant elle l’homme hésitant et désarmé. Notez qu’il dit un jour, avec un sentiment profond du désordre sanglant où la défaillance du chef peut entraîner l’organisation clairvoyante du drame : « Celui qui ne voit pas d’un œil sec un champ de bataille fait tuer bien des hommes inutilement. » Notez surtout qu’on le trouve toujours face à la réalité guerrière, maître de lui, exempt de tout sentimentalisme déprimant, de tout idéalisme niais, de toute attitude hypocrite dénotant, chez qui les étale, la peur d’être soi-même, l’absence de tout haut courage, le besoin vil d’attendrir les âmes médiocres par des paroles de romance et des gestes de tréteau. « On me fait, durant la nuit, prendre le poste d’une sentinelle endormie. Cette idée est sans doute d’un bourgeois, d’un avocat, mais sûrement pas celle d’un militaire… » Notez que par cet autre mot : « les guerres inévitables sont toujours justes », il refuse de s’aveugler sur les oripeaux de moralité dont les Tartufes de diplomatie et de pédagogie prétendent affubler la guerre. Notez cette acceptation lucide et par suite magnanime de la portée, de la nature, des conséquences de ses actes. Et vous comprendrez qu’il est l’ordre, l’harmonie puissante et consciente qui règle et rythme le chaos, et vous ferez l’effort d’étouffer votre horreur devant cet art terrible de la guerre, celui de tous, entre ceux où la matière est l’homme même, qui offre à l’homme la plus grande somme de responsabilités à assumer, de passions à dompter, d’énergies à utiliser, de révoltes à refouler, d’images à réaliser, et lui donne l’occasion d’obtenir des résultats immenses avec des moyens médiocres et des sacrifices réduits.
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En effet, la guerre ne donne à qui l’étudie une sensation d’art véritable, et parfois le sentiment d’une harmonie spirituelle comparable aux créations les plus parfaites du peintre, du poète ou du musicien, que s’il existe un contraste puissant entre l’importance du problème à résoudre d’une part, et d’autre part la sobriété, la simplicité, l’élégance déployées dans la poursuite de sa solution, le peu de matière et d’instruments dont elle dispose, l’impression qu’avec un maximum de responsabilités et de risques, le plus complet triomphe lui coûte un minimum de ruines et de sang. C’est ce sentiment qu’on éprouve en présence des campagnes d’Annibal, de Lucullus, de César, de Turenne, de Frédéric, et, à un degré bien plus saisissant encore, en présence de ces symphonies napoléoniennes, l’Italie, Marengo, Austerlitz, Iéna, 1814, où, devant l’éclat inattendu et prodigieux du succès, la rapidité de conception et d’exécution qui le force, l’enthousiasme irrésistible de ceux qui le poursuivent dans une communion étroite avec le chef, l’effusion du sang ne semble pas plus peser à l’ensemble d’un peuple que l’effort dépensé à l’ensemble d’un orchestre quand la grandeur du poème sonore soulève les auditeurs. En 1796, avec ses bandes en guenilles, il prend deux fois plus d’Autrichiens qu’il n’a de soldats sous ses ordres, ramasse six fois plus de canons qu’il n’en dispose lui-même, détruit successivement cinq armées, les plus belles en quelques jours, conquiert l’Italie et force à la paix l’Autriche victorieuse au Nord. En 1800, un combat, livré au point choisi avec 18.000 hommes, lui rend cette même Italie perdue par les généraux du Rhin. En 1805, par la seule manœuvre, il enlève une armée autrichienne, et, par une bataille unique où il ne perd pas 2.000 hommes, en disperse une autre, écrase l’armée russe, brise le Saint-Empire pour jamais. En 1806, en un jour, il ruine la monarchie prussienne. En 1814, seul avec quelques milliers de paysans et de conscrits, il tient deux mois en échec toute l’Europe armée, qui l’abat sans l’avoir vaincu. Pour ceux qui croient que le chaos ne s’ordonne pas de lui-même et que la tragédie offre à la volonté de l’homme la plus haute occasion de s’affirmer, il n’est pas possible d’imaginer un triomphe plus complet de l’esprit sur la matière, de l’intelligence organisatrice sur l’aveugle brutalité.
Il y a un contraste impressionnant entre ces œuvres d’art parfaites et les guerres qu’il entreprend à partir de 1809. Ici, la manœuvre est plus lente, comme empâtée et surchargée, les résultats plus discutables, les procédés plus coûteux. Les batailles sont longues, indécises parfois, meurtrières presque toujours. Il a dit, une fois, ce mot qui caractérise si bien tout homme œuvrant dans le domaine de l’action et obligé de faire appel à une matière indocile, les hommes, les peuples, les états, leurs passions, leurs intérêts : « Je n’ai jamais été maître de mes mouvements ; je n’ai jamais été réellement tout à fait moi. » J’imagine qu’il songeait surtout à ces dures campagnes, aux boues de Pologne, aux neiges de Russie, aux pluies d’Allemagne, à l’air enflammé de Castille, aux enlisements de ses armées dans les marées et les orages d’une nature devenue elle-même hostile et où elles ne marchaient qu’à contre-cœur, traînant des convois monstrueux, laissant sur les routes et les sentes des malades qu’on égorgeait. L’extension démesurée de l’action politique provoquait l’extension d’une action militaire dont les points extrêmes s’éloignaient trop du centre que la paralysie périphérique gagnait progressivement. Plus ses effectifs grossissent, moins son geste est simple et sûr. Il vit à une époque où les transports sont lents, les communications torpides, où il faut parfois huit ou dix jours pour atteindre ses lieutenants, autant pour avoir leur réponse, où l’ennemi a tout le temps de manœuvrer entre l’ordre qu’il lance et son exécution. La conception est toujours aussi prompte, mais les communications à garder, les masses à mouvoir de loin, à armer, à nourrir alourdissent l’action, l’empêtrent d’indécisions et d’incidentes, et les conditions changent avant qu’elle ait pu commencer.
Il fait penser, alors, au chef d’un admirable orchestre dont tous les musiciens en bloc vivaient dans sa tête et son cœur et qui soudain verrait le nombre de ses exécutants, d’ailleurs venus de tous les points de l’horizon, ne se connaissant pas, appartenant à des écoles différentes, doubler, tripler, décupler, faire craquer les cloisons de la salle, n’apercevant plus ses gestes et invisibles pour lui. Heureux encore, quand la moitié d’entre eux ne se dérobent pas le jour du rendez-vous ou ne le quittent pas au milieu de la symphonie. Car il n’est pas seulement chef d’orchestre. L’administration, la politique, la psychologie internationale entrent à flots trop larges et trop pressés dans son jeu. Il est aussi impresario. Il s’occupe du logement de ses exécutants, de leur nourriture, de sa publicité, de l’exploitation financière et morale de ses immenses concerts. L’opinion, les impulsions, les intérêts de son public, les personnalités qu’il y éveille et qu’il irrite prennent une part chaque jour un peu plus active, d’abord isolée et anarchique, ensuite cohérente et ramassée, mais contre lui, à leur exécution. Il triomphe encore sans doute, à force d’énergie, et d’activité, et de génie, et de par la terreur et le respect qu’il inspire. Mais le sang coule, mais il s’épuise, il s’essouffle, il ne se ranime vraiment qu’alors qu’il retrouve, même réduits et surmenés, ses exécutants primitifs. L’art militaire n’est pas différent des autres arts. Il exige un nombre d’éléments restreints, en tout cas sous la main de l’artiste, et dont il connaisse le grain, la densité, la forme, la nature des réactions sur les éléments voisins. On le voit bien, chez celui-là. On a prétendu qu’il baissait, à l’heure où il allait donner, pour le dernier acte du drame, ses plus admirables accents. Il est toujours Napoléon, mais Napoléon n’est lui-même que quand il est aux prises avec l’objet. Là seulement où il n’est pas, tout est confusion et gâchis. Ses lieutenants hésitent au milieu des troupes ennemies aussi indécises qu’eux-mêmes. Dès qu’il arrive, en Espagne, par exemple, ou en Saxe, ou en Champagne, c’est comme un grand vent qui se lève. Les intelligences, les cœurs, les volontés s’exaltent, les armées soulevées comme des feuilles volent dans son sillage ou s’éparpillent devant lui.
3
Ses ennemis reconnaissaient aussi vite sa présence que ses soldats, et sa présence ébranlait les uns autant qu’elle exaltait les autres. Là il répandait la terreur, ici la sécurité. Ce n’est pas tant la victoire elle-même qui lui donnait auprès de ceux qui combattaient sous ses ordres cet incomparable ascendant, que la certitude qu’ils avaient d’une victoire rapide, facile, et où leur sang ne fût point gaspillé. « La force morale plus que le nombre décide de la victoire. » L’art de la guerre a ceci d’admirable qu’il communique à cent, ou mille, ou cent mille hommes le tempérament d’un seul homme, les anime de ses vertus, de ses passions, les fait participer, comme un bloc de force et de vie, au fonctionnement sourd de son cerveau et de son cœur. Il associait ses soldats à ses vues, il leur expliquait l’action, il leur communiquait le sentiment que le succès dépendait en partie de leur intelligence à en comprendre les conditions et à en accepter les risques, de leur ardeur à le poursuivre par les chemins qu’il leur montrait. Il tirait parti de leur moral, berçait par des promesses qu’il tenait leur dépression ou leur fatigue, sentait monter leur enthousiasme dans son ivresse propre à s’emparer de l’occasion, et saisissait l’instant où l’étincelle éclate entre le chef et son armée pour lancer l’ordre décisif. Le moral de l’ennemi même, qu’il devinait au flottement, ou à la régularité, ou à la nervosité, ou à l’ingénuité de sa manœuvre, entrait dans l’harmonie de la bataille qu’il était seul à percevoir, par la raison qu’il la créait. « La guerre est comme le gouvernement. C’est une affaire de tact. » C’est ce tact qui lui permettait d’oser des actes que tous eussent qualifiés d’insensés s’il les eût exposés loin du champ de bataille, et de les réussir toujours. Oser est la partie la plus essentielle et la plus irrésistible du génie. L’intuition du possible, qui est toute la poésie, enfante une réalité seconde qu’il n’a plus qu’à recueillir. Napoléon ne subit pas, il imagine ses batailles.
Cette façon d’envisager et de réaliser la guerre était si neuve que personne ne la comprit. Il trouve une science fixée. Il apporte un art vivant. Il remplace brusquement la mélodie linéaire que tous pratiquaient avant lui, par une symphonie complète dont on pourrait changer la quantité et les rapports des parties constitutives, mais où il fait entrer pour la première fois et pour toujours tous les éléments matériels, moraux, psychologiques du combat et rattache sa conduite aux problèmes stratégiques, économiques, politiques dont il est la solution voulue et recherchée à l’heure et à l’endroit choisis. Naturellement, de cet art supérieur, on fit une science après lui, les hommes étant fort rares qui consentent à comprendre que la vie crée incessamment des formes et des nécessités nouvelles et que c’est précisément cela qu’il convient de retenir des enseignements du génie, avec cette seule immuable coutume qu’il a d’envisager uniquement son but et d’organiser toutes ses facultés en vue de l’atteindre : « Le génie agit par inspiration, ce qui est bon dans une circonstance est mauvais dans une autre. Il faut considérer les principes comme des axes auxquels se rapporte une courbe. »
Personne donc ne le comprit, sauf les simples, et quelques jeunes chefs formés par sa guerre hors des académies, hors des formules, hors des routines, ayant comme lui-même, pour vaincre, tout à inventer. Avant lui, la Révolution même incluse, ce n’étaient que piétinements sur place, marches et contre-marches, hivernages, batailles en ligne à proximité d’une frontière après lesquelles on renvoyait la campagne au prochain été, tranchées, sièges successifs, et interminables, personne ne regardant, par-dessus l’épaule ennemie, l’organe vital à frapper. Tant est puissante l’habitude, que, dix ans après sa venue, vingt ans même, on l’attend encore, au lieu de foncer sur lui. Même quand on veut le surprendre, on l’attend. Et dès lors c’est lui qui surprend, même et surtout peut-être quand il a une distance trois, quatre fois, dix fois plus longue à parcourir que l’ennemi. Il ne s’agit plus, avec lui, de ces rendez-vous qu’on se donnait, comme pour un duel, entre chefs d’armées, le premier arrivé attendant poliment l’autre, et où l’habileté tactique, alors, entrait presque seule en jeu. Il s’agit d’opérations à longue portée dont il impose de loin la forme et dont le dénouement marque la paix. Il disait qu’à l’armée du Rhin on ne savait pas faire la guerre. Certes, elle avait de bons tacticiens, surtout de bons entraîneurs d’hommes, mais ses stratèges étaient nuls. Qu’on compare, si l’on en doute, à ces interminables mouvements où les adversaires se surveillent et n’osent pas agir même après la victoire, les marches foudroyantes qui le mènent parfois jusqu’au cœur de l’ennemi sans même avoir à percer sa cuirasse, paralysant ses mouvements avant qu’il ait combattu. Comme en matière politique il substitue, dans l’effort militaire, la dynamique révolutionnaire constructive à la statique révolutionnaire de défense et de destruction.
C’est pourquoi il est traité de barbare par ses adversaires, et par ses émules quelquefois, — Hoche et surtout Desaix à part, dignes d’être appelés par lui à pratiquer la grande guerre. On le taxe d’immoralité, parce qu’il ne voit qu’un objet : vaincre, et qu’il emploie tous les moyens propres à saisir cet objet. Pour les esprits arrêtés, il y a une immoralité de l’intelligence, et c’est elle, peut-être, qui scandalise le plus. Quand on lui donne un rendez-vous, il n’y vient pas, ou tombe dans le dos de celui qui le lui donne. En réaliste, il ne tient aucun compte des règles fixées avant lui. Il y introduit avec une véhémence admirable un élément inconnu. La démocratie, grâce à lui, ne met plus son honneur dans l’observation des lois de la guerre établies par la féodalité, mais dans le désir d’affirmer contre elle les éléments de puissance et de développement qu’elle porte dans son sein. « A la guerre, tout est moral. » Entendons-nous. Au contraire de la féodalité même, il respecte toujours la population civile, ne ruine pas pour ruiner, ne pille pas pour piller. Partout où il passe, il protège. Mais, dans l’opération de guerre, la force et la ruse n’ont pour lui d’autres limites que les nécessités de cette opération. La guerre étant la guerre, elle doit atteindre son but. Dès lors, contre la féodalité militaire, il fait entrer dans la manœuvre un sens nouveau de la guerre, comme les Encyclopédistes et le Tiers avaient fait entrer dans la philosophie et les mœurs, contre la féodalité théocratique et politique, un sens nouveau de la société spirituelle et de la société civile. D’où sortait l’honneur féodal ? D’un contrat plus ou moins avoué entre des chefs de bandes qui écumaient les grandes routes. Les palais les plus aériens ont leurs assises dans la terre. L’idéaliste de demain ne fait que styliser les œuvres du réaliste d’aujourd’hui.