[16] Morfontaine ou Mortefontaine, près Ermenonville (Oise), propriété de Joseph Bonaparte.

J’aime le pouvoir, moi. Mais c’est en artiste que je l’aime… Je l’aime comme un musicien aime son violon. Je l’aime pour en tirer des sons, des accords, de l’harmonie ; je l’aime en artiste. Le roi de Hollande parle aussi de sa vie privée !… Celui des trois qui serait le plus capable de vivre à Morfontaine, c’est moi. Il y a en moi deux hommes distincts, l’homme de tête et l’homme de cœur. Je joue avec les enfants, je cause avec ma femme, je leur fais des lectures, je leur lis des romans… »

J’ai rapporté ces paroles puissantes parce que ce livre est sorti d’elles, parce qu’elles prennent, dans la bouche de cet homme, un sens presque surnaturel, parce que tout le siècle dont il sortait, sauf Montesquieu, peut-être Diderot, en tout cas Rousseau, Voltaire et leurs élèves, se fût insurgé contre elles, parce que nul, à son époque, pas même Rœderer sans doute — Gœthe étant toujours excepté — n’eût pu les comprendre, parce que notre temps lui-même se prépare tout juste à en mesurer la grandeur. Que quelques-uns commencent à sentir que Napoléon est un poète, que l’art est de l’action rêvée, l’action de l’art vécu, c’est chose qui devient possible après que la plus vaste enquête scientifique a ramené l’esprit à ses sources permanentes, réhabilité le Mythe, dénoncé l’insuffisance et les méfaits de la morale, démontré l’identité des mobiles sous les prétextes, découvert le même principe à toutes les formes d’expression. Mais qu’il l’ait su, lui, et qu’il l’ait dit, que cette vie fabuleuse ait eu la conscience profonde de l’harmonie désespérée à laquelle elle tendait à travers son propre drame, ceci est fait pour le réconfort de quiconque sait que le drame n’est qu’une aspiration du cœur à la conciliation définitive de toutes les contradictions qu’il n’abolira jamais.

Il faut sans cesse le redire. On voit le sang répandu, non les cervelles asservies. Parce qu’il a tué, celui-ci n’appartient pourtant pas à une autre famille que ceux qui ne cessent pas de regarder ou d’écouter l’informe bloc de pierre d’où il faut tirer la statue, l’abîme de rumeurs à ordonner en symphonie, les cris de volupté et de souffrance à faire entrer dans les cadences du poème ou à purifier à la flamme que la prose va surprendre dans la profondeur des mots. La curiosité, l’inquiétude, l’angoisse, l’abandon, l’oubli, la guerre, sont les conditions de l’ordre que la fatalité de leur nature leur commande d’introduire dans l’univers, — ordre qui chancelle un moment à l’heure où leurs yeux se ferment, que d’autres redressent, ou modifient, qui dure un, ou cinq, ou vingt siècles, finit toujours par crouler presque tout entier, mais que la réserve d’illusion des humanités futures recommence et persistera à poursuivre, à travers le chaos sanglant d’une éternelle aventure, jusqu’à la fin. Comme la leur, sa structure morale entière est édifiée autour du noyau central qu’est la passion, et la hantise, et le tourment de l’ordre à découvrir et qui la détermine de partout. Ceux qui ne portent pas en eux cette puissance épouvantable ne sont pas dangereux, sans doute. Mais ils ne sont pas.

« Etre inaccessible…, abrégé du monde, dit Gœthe, pour lui, la lumière qui illumine l’esprit ne s’est pas éteinte un instant. » La tyrannie de l’ordre, et de son ordre à lui est telle, que demeurant toujours maître d’en modifier l’image à sa guise dans les moyens dont il use pour l’atteindre dans son cœur, il est forcé, à mesure qu’il avance, comme tous ceux qui l’expriment dans le poème ou le tableau, de l’extérioriser sous un aspect systématique, qui fait peser sur tous cette tyrannie qu’ils acceptent ou contre laquelle ils s’insurgent, mais dont la nécessité les imprègne pour toutes les générations. Ce qui le distingue du despote, c’est la continuité dans les desseins. Ce n’est pas par un caprice aussitôt détourné par un autre caprice qu’il emprisonne le pape, confisque des royaumes et improvise des rois, c’est pour défendre et affirmer, envers et contre tous, une personnalité capable de comprendre et d’embrasser l’universel. Néron est tantôt comique et tantôt sinistre, parce qu’il joue l’artiste sans l’être. Avec Napoléon, on n’a pas souvent envie de rire, et jamais de pleurer. Toujours, partout, en toutes circonstances, il sacrifie son intérêt à son rêve et son repos à sa grandeur. Et ce qui frappe, quand on étudie profondément cet homme en apparence dissimulé, calculateur et fourbe, c’est sa formidable innocence. Sa volonté lyrique recouvre le monde irrité d’un voile qui le transfigure. Et c’est lui, voyez-vous, qui a raison contre le monde. Comparativement à un grand artiste, ses contemporains semblent sages, parce que ses contemporains suivent les plans d’une folie ancienne. Le grand artiste semble fou, parce qu’il suit les plans d’une sagesse en devenir. Dieu, qui n’est qu’un promeneur, change de marche de temps à autre pour ne pas se fatiguer. Napoléon reste d’accord avec l’ingénuité de Dieu dont il est le pas sur la route.

Contre la résistance intéressée, le préjugé et l’habitude, il impose un nouveau rythme qui finit par les briser. La force qu’il emploie, c’est SA force. Elle est fonction de son esprit. Et comme il est un grand individu et qu’il fait craquer les frontières de l’individu pour rejoindre, au travers, l’universel et le social, elle est fonction de l’Esprit même. Ce qu’il en dit lui-même est applicable à tous les créateurs : « C’est la volonté, le caractère, l’application et l’audace qui m’ont fait ce que je suis. » Audace dans la conception, application dans l’étude et l’épreuve des matériaux, volonté de réalisation, caractère à opposer aux gredins de l’ordre intellectuel qui se décernent eux-mêmes l’épithète d’« honnêtes gens », cela est suffisant mais aussi nécessaire à la confrontation décisive et féconde du grand individu et du grand besoin qu’il traduit. Comme le poète dans le sentiment, il cherche l’absolu dans l’action. Réaliste profond dans le maniement même de sa matière à lui, qui est politique et guerrière, la réalité, comme chez le poète, devient avec lui très vite, et nécessairement, le symbole de ses visions. Il la triture à sa guise. Le monde entier des vivants et des morts, de l’Histoire et du Mythe, des races et des passions n’est bientôt plus pour lui qu’un dictionnaire qu’il ne fait que consulter pour chercher le mot ou la rime à incorporer à l’image où son illusion incurable voit le terme de son effort. Il lance dans l’espace des lignes idéales que sa sensualité matérialise et qu’ordonne sa raison. Son imagination poursuit, avec ses facultés de prévoyance et de contrôle, un équilibre tragique qu’il atteint chaque fois le moment d’un éclair, mais au delà duquel lancé trop violemment il tombe, et dont le désir, aussitôt, renaît plus tyrannique dans son cœur. La limite de sa puissance, du moins de sa puissance de réalisation, — et c’est en cela seulement qu’il se sépare de celui qui œuvre dans le monde abstrait, mais qu’il le dépasse en un sens, le risque étant plus redoutable, — c’est l’instinct de moindre effort des hommes qui finit par s’insurger contre lui. L’avantage de la pensée pure, c’est que les faits et les événements actuels n’ont pas de prise sur elle quand le son, le verbe, la couleur ou la forme sont à ses ordres immédiats. Mais s’il est d’un lyrisme encore plus émouvant, peut-être, d’enchaîner les faits même à la pensée et de diriger l’action dans les voies de l’imagination avec une telle puissance que les événements sont contraints de s’élancer sur ses pas, une heure arrive où les événements barrent sa route et où les faits trouvent dans leur propre inertie les moyens de résister… Vaincu par la matière, comme Michel-Ange, il n’achève pas ses tombeaux.

2

Quand je cherche à évoquer sa marche dans l’Histoire, qu’il remplit, et qui laisse pourtant une impression d’épouvantable solitude, je songe à la phrase de Chateaubriand contant la fameuse séance où Louis XVIII, reçu par les acclamations de tous, vint se solidariser avec ses Chambres à l’approche de l’usurpateur : « Les cris cessent, tout se tait. Dans cet intervalle de silence, on croyait entendre les pas lointains de Napoléon. »

Son pas reste lointain. J’en ai parlé souvent, ici. Mais c’est qu’on ne s’en est pas rendu compte, bien que cet isolement singulier constitue la marque la plus imposante de son génie et livre le sens profond de son exil parmi nous. Il le cherchait dans sa jeunesse, attribuant ingénûment le besoin qu’il avait de lui « aux maux qu’avaient souffert la Corse et sa famille »[17]. Il aimait le désert, cet « Océan de pied ferme, l’image de l’infini[Z]. » Et c’est le sort de ceux que la solitude attire et qui recherchent avidement ses conditions extérieures, de la sentir monter en eux à mesure que le bruit du succès augmente ou que la rumeur de la gloire vient les environner.

[17] Bourrienne.