Le voici. Il est isolé de l’Europe par le rideau de flamme de la guerre. Il est isolé de la France par sa qualité d’Italien. Il est isolé du futur par la haine de ses détracteurs et l’imbécillité de ses thuriféraires. Il est isolé des artistes par leur dédain de l’action. Il est isolé des hommes positifs par la qualité lyrique de cette action. Il est isolé de la démocratie par ses instincts d’aristocrate. Il est isolé de l’aristocratie par sa volonté de démocrate. Il est isolé en même temps des croyants et des incrédules par cette foi informulable du poète qui est la plus vaste de toutes mais qui, par cela même, fait éclater les cadres de la foi. Et tout cela n’est pas assez. Tout cela n’est rien. Il est isolé de tous les cœurs par la nature de son cœur.

Certes, il n’a pas l’air d’être seul, maître qu’il est de la moitié d’un continent, seigneur des bras, seigneur des âmes, presque des intelligences, jouant d’une armée formidable, son nom connu dans les solitudes américaines, répété des foules asiatiques, l’univers occupé exclusivement de lui. Et cependant, à mesure que sa puissance lui soumet l’impuissance des autres, elle l’éloigne d’eux. « Il avait l’air, dit Cambacérès, de se promener au milieu de sa gloire. » Le monde entier faisant silence, je pense que, quand il marchait, il n’entendait dans son cœur que le bruit de ses éperons. Il était d’autant plus seul que personne ne le sentait, et qu’on eût fait bien rire celui auquel on l’aurait dit. Ceux qui répondent à un grand homme, s’il vient à se plaindre de ne pas être compris, qu’il est le centre des regards, qu’on le loue, même en son absence, qu’on l’admire, qu’on l’aime, que le monde a besoin de lui, ne comprennent pas la qualité réelle de la solitude. La solitude d’un grand homme augmente tandis que le nombre s’accroît des hommes qui tournent les yeux vers sa force, sa propre loi intérieure l’obligeant à se séparer d’eux sans cesse et l’en prévenant d’autant plus que le contraste s’accuse entre les besoins de son âme et la nature des louanges qu’on lui prodigue, des intentions qu’on lui prête, des définitions qu’on donne de l’idée qui le conduit. On limite son rôle, on définit son génie, on arrête son destin alors que ses désirs ignorent leurs frontières, que ses moyens ignorent leur puissance et qu’il ne connaît pas la mission dont il est chargé. Vous croyez donc que cela lui suffit, dix trônes, la terreur, l’enivrement du monde, le plus grand des destins connus ? Indigents que vous êtes ! Sans cesse, pour monter, il doit s’arracher à l’amour. Plus l’acclamation grandit autour du héros en marche, plus le silence s’établit et se fait profond dans son cœur. N’essayez pas d’explorer la solitude de cet homme sur lequel les regards de TOUS LES HOMMES sont fixés.

« Mendiant de l’infini, demandant à qui passait le petit sou de l’empire du monde »[18], il n’y eut jamais, dans tous les siècles, un homme plus malheureux. Il paya l’incomparable ivresse d’être lui par l’incomparable souffrance d’être seul à le savoir. Son mot à Gœthe est un cri de soulagement. Quand la gloire, après avoir atteint les extrêmes limites matérielles de la conscience et de la mémoire des hommes s’estime inassouvie, sa rançon est le désespoir. Mais alors, et seulement alors, Dieu l’accueille.

[18] Léon Bloy.

3

Ce combat, dont il est le théâtre, entre l’aspiration vers un but inaccessible et l’inertie implacable du fait qui l’oblige à le tordre entre ses mains comme un métal peu docile, nous force à le considérer avec les sentiments contradictoires que la méditation sur la vie même écartèle dans notre cœur. C’est qu’il est lui-même la vie portée à son plus haut degré d’intensité et de puissance, éveillant tour à tour ou simultanément selon l’heure et le point de vue l’amour ou la haine, mais s’affirmant irrépressible contre la morale et la mort. La destinée de cet « être incompréhensible qui trouvait le secret d’abaisser, en les dédaignant, ses plus dominantes actions, et qui élevait jusqu’à sa hauteur ses actions les moins élevées »[19], est un conflit pascalien projeté du domaine de la conscience dans celui de l’événement. La raison moyenne le condamne, mais il subjugue l’instinct qui lui ramène la raison supérieure triomphant de ses propres scrupules opposés à son essor.

[19] Chateaubriand.

« Le héros parfait », disait Gœthe, qui refusait de ne voir le héros qu’à travers l’image un peu fade du saint selon le christianisme, c’est-à-dire de l’homme écrasant ses passions, souvent assez peu tyranniques, pour ne pas avoir à en souffrir. Celui-là possédait la force de les mettre en ordre, et d’imposer leur ordre à tous. La conquête de l’héroïsme est d’autant plus ardue que le chaos des passions est plus terrible dans un cœur. Le « héros parfait » est celui qui aimant la guerre réduit le meurtre, aimant l’amour maîtrise les femmes, aimant le pouvoir en dédaigne les caprices, aimant la gloire méprise la louange, aimant la vie risque la mort. Un seul écueil, l’amour du clan, que Jésus sut broyer en lui et qui perdit Napoléon. Et cette morale publique, dont il se sert sans croire à ses fondements absolus, parce que son « système » le veut. Hors ces faiblesses incurables, Gœthe a raison. Il ne s’agit pas de souffrir. Il ne s’agit pas de jouir. Il s’agit d’obéir aux fatalités de sa nature en les cultivant par le redoutable contact de la vie acceptée avec ses pleines conséquences, même si elle vous commande le drame intérieur quotidien pour dominer ses assauts. Il est trop facile de se jeter les yeux fermés dans la mêlée. Il est trop facile de la fuir. Il la regarde en face, et y consent. Et il a la puissance rare d’empêcher qu’elle dépasse le niveau montant de son cœur. Ne l’enviez pas. Ne le plaignez pas. Il n’entendrait point votre langage : « Mon cœur se refuse aux joies communes comme à la douleur ordinaire. »

C’est là une force autonome, qui donne au monde beaucoup plus qu’elle n’en reçoit. C’est de lui qu’il nourrit la vie en la forçant de bout en bout, comme un fleuve irrésistible qui laisse sur les faits et les êtres des alluvions plus larges à mesure qu’il se rapproche de l’heure où il se perdra dans la mort. Une foi géante l’anime, foi personnelle, obscure, mais absolument invulnérable et qui n’a rien à voir avec les croyances communes, se développant, bien au contraire, sur un fond de scepticisme radical. En Italie il est seul à croire, quand personne ne croit encore. En 1814 il est seul à croire, quand personne ne croit plus. Par là, vraiment, il semble une pensée de Dieu, chargée par lui de modeler la matière humaine en poème. Sa traversée du monde coïncide avec un drame gigantesque dont il devient le principal acteur, auquel son imagination ajoute des scènes nouvelles et à la hauteur duquel il ne cesse de se trouver. Elle crée des mythes grandioses, afin de lui prêter par cela même le pouvoir d’en faire passer dans les faits la partie réalisable. Il veut refouler l’Orient, fonder la nation d’Occident. Ainsi révèle-t-il l’Occident à lui-même et aspire-t-il l’Orient tout entier dans l’orbite de l’Occident. Ainsi est-il, en même temps, contre l’Asie, le champion de la raison et de la volonté occidentales, et le nouvel annonciateur, en Europe, du mysticisme oriental. Je ne sais s’il le voit clairement. Mais il le sent, ce qui est mieux. Et même il en rit, comme Hercule : « Tout le temps, j’ai porté le monde sur mes épaules, et ce métier, après tout, ne laisse pas d’avoir sa fatigue. »

Fatigue immense, la nôtre même, celle de l’Homme en marche vers un destin qui ne se lasse pas de fuir. Fatigue au-dessus de laquelle le cœur de l’Homme ne se hausse que quand il a chance de battre entre les parois d’un grand cœur. Ne semble-t-il pas qu’on entende Eschyle lui-même jetant la lamentation formidable de l’Homme condamné à dépasser parfois dans son élan les frontières de Dieu sans jamais pouvoir l’atteindre, et à retomber sanglant dans l’orgueil de ses souvenirs ? « Nouveau Prométhée, je suis cloué à un roc et un vautour me ronge. Oui, j’avais dérobé le feu du ciel pour en doter la France : le feu est remonté à sa source, et me voilà ! L’amour de la gloire ressemble à ce pont que Satan jeta sur le chaos pour passer de l’enfer au paradis : la gloire joint le passé à l’avenir dont il est séparé par un abîme immense. Rien à mon fils, que mon nom. »