Les bergers des Nilgherris s'absorbent dans les préoccupations de l'étable et de la laiterie, au moins autant que dans celles de la famille. Les animaux, avec lesquels ils vivent en rapports d'intimité absolue, leur communiquent de leur physionomie et de leur manière de sentir. Même aspect doux et lourd, même gravité, même flegme pacifique traversé par des éclairs de colère, même patience coupée par des fureurs passagères, même calme veiné de férocité. La voix sourde, profonde et pectorale, imite à l'occasion les beuglements, ronflements et mugissements. Le dialecte est assez guttural pour plaire aux pâtres de Schwytz, aux bouviers d'Uri, aux «armaillis des Colombettes».
Le petit monde qui habite les hauteurs des Nilgherris est né de la Vache, tette à son pis maternel. Panser, traire, baratter, faire du caillé, existe-t-il plus nobles occupations? Pour les yeux est-il plus agréable spectacle que celui de contempler ces grands et superbes animaux? Si on ne peut les approcher, on les regarde de loin; on les entoure d'un respect admiratif qui touche à l'adoration. Le pâtre les guide et les caresse avec une baguette longue et mince, leur «parle buffle», dit Marshall, a trouvé un langage bufalin:
«Enlevez-leur la vache, et du coup leur entière société se détraque et s'écroule. Les soins dévotieux dont ils entourent leurs troupeaux, voilà leur culte, et leur religion. Le Toda rêve vache... Regardez bien! l'œil vague, l'air absent, il ramasse une branche fourchue, la courbe, la taillade et l'arrondit en paire de cornes. Au soir, les enfants reviennent du pâturage avec une brassée de ces cornes, auxquelles ils ont travaillé toute la journée.»
Étonnez-vous donc que la Terre, mère des humains, aux fécondes mamelles, ait été adorée sous forme de vache! Les peuples agriculteurs ont la religion du Taureau, les pasteurs celle de la Vache et de la Brebis.
«Glorieux Jupiter, le plus grand des Olympiens, toi qui te plais dans les crottins des brebis, qui aimes à t'enfoncer dans les fientes des chevaux et des mulets...»
chantait un Orphée[322] au temps qu'Homère célébrait les divins porchers[323]. Ce culte pour les bovidés n'a pas disparu autour de nous,—sans parler du Veau d'or.—Un de nos «bons paysans» appellera le vétérinaire pour sa vache, avant que de s'adresser au médecin pour sa femme. Dans une école d'Appenzell, un inspecteur en tournée interroge un garçon à mine intelligente:
«Mon petit ami, tu sais la religion professée dans notre canton, ses doctrines et ses pratiques?
«—Oui, monsieur l'inspecteur, c'est l'élève des vaches et la production des fromages!»
[322] Fragmenta Orphei, éd. Hermann.
[323] Odyssée.
Chaque village toda possède son troupeau sacré, conduit, non par un taureau, mais par une «vache à cloche».