Ni la taille, ni la beauté, ni la qualité du lait, ne lui ont valu cette distinction, mais la descendance en ligne femelle d'une vache illustre, venue du Paradis et incarnation d'Hiria Deva. Même vieille, maigre ou malade, elle n'est pas dépossédée de la royauté que symbolise la cloche appendue à son cou. Si la vache maîtresse crève sans postérité, une génisse lui succède, également issue d'une étable divine—divine, disons-nous. La consécration est faite par le prêtre, qui, matin et soir, pendant trois journées successives, a brandi la clochette avant de l'attacher à l'héritière. Et d'une voix grave et caressante:
«Combien belle fut la mère! Que de lait elle donna! Ne sois pas moins généreuse! Désormais, tu seras une divinité parmi nous. Ne laisse point dépérir nos étables! Vêle mille veaux et vaches!»
Ainsi le principe archaïque de la filiation maternelle a été par les Todas mieux conservé dans la famille divine que dans leur famille civile, où elle n'a laissé que des traces indistinctes. Parmi les bouvillons de sang divin, ceux qui se distinguent par la vigueur et la belle mine, sont gardés pour faire souche; on ne les donne jamais aux Cotas en payement de services rendus; car il serait impie de vendre si nobles êtres. Tant de soins, tant de sollicitude, ont produit une belle race; le bétail toda, de plus forte corpulence que celui de la plaine, a meilleur lait, et son cuir est recherché. Avant de présenter le taureau reproducteur à ses futures compagnes, on lui fait passer vingt-quatre heures dans la retraite et le jeûne, on le purifie, on le sacramente. Le respect témoigné au Prince Consort n'est qu'un reflet de la majesté qui entoure ses épouses, et tout spécialement la Reine Mère, guide du troupeau. Ici, nous sommes en plein matriarcat, la préséance appartient aux femelles.
Un petit hameau a beau faire, sa vacherie reste une petite vacherie, mais les villages importants se donnent des parcs qui font leur gloire. La tribu entière possède une bouverie centrale, sanctuaire de la nation, son joyau, le point vers lequel convergent ses souvenirs et ses espérances. Elle est fière de ses étables et fruitières, ses cathédrales à elle, ses églises métropolitaines; plusieurs contiennent des reliques, apportées de l'Am nor directement, objets divins dont la curiosité sacrilège des Européens a surpris la vue: clochettes sans battant, barattes à beurre, eustaches à manche de bois, doloires et serpettes. Tenu à distance, le peuple ne les a jamais contemplés et les tient en profonde vénération. Vaches, dieux et clochettes, il les réunit en une sacro-sainte trinité, plus mystérieuse que la nôtre, en fait une seule et même hypostase, ne distinguant pas et ne voulant pas distinguer. L'animal et la divinité, le cuivre, le prêtre et le vacher, tout cela s'appelle DER. Symbole, sacrement, espèces, signe et chose signifiée: le fidèle les englobe pêle-mêle sous un seul et même nom, les confond dans le même acte d'adoration, se prosterne et n'y pense plus. Le Toda est trop religieux pour faire de la dogmatique. En effet, le dogme, produit intellectuel, est d'une nature autre que le sentiment religieux; prétentieux et maladroit, il fait intervenir la logique dans ce qui nie la logique; il présume systématiser l'intuition mystique et définir l'indéfinissable; il s'arroge le droit de limiter l'éternel, rédige l'infini en formules mesquines. La croyance de notre berger est trop naïve, trop sincère pour qu'il l'analyse. Sa foi simple et intègre, il ne l'a pas enfermée en des restrictions et des négations; elle déborde, et jamais il ne lui a signifié: Jusque-là et pas plus loin! Que lui importent le pourquoi et le comment?
Devant la masure qui contient le trésor sacré, on prend rendez-vous pour régler les disputes, pour faire des déclarations solennelles qui valent toutes les signatures et parafes d'actes minutés par-devant greffiers et notaires. Ils ne supposent pas qu'il soit possible de manquer à la parole donnée devant un sanctuaire d'où ils tirent chaque jour la vie et la nourriture; devant la Grande Fruiterie ils n'oseraient tenir des conversations oiseuses. Au moyen âge ne jugeait-on pas des différends devant la porte des lieux saints? Ce jourd'hui, siège sous le porche de la cathédrale de Valence le tribunal des Eaux, dont aucun arrêt n'a été encore enfreint depuis des siècles.
Les desservants de ces églises-laiteries sont de plusieurs ordres, mais tous «pasteurs» dans le sens littéral. On les a pris dans la caste sacerdotale des Péikis, «fils de dieux», Nazarènes, auxquels il est interdit de se raser ou couper les cheveux. Ces ministres du Très-Haut ne sont redevables de leurs fonctions à aucune instruction supérieure, à aucun secret de magie ou de sorcellerie. Leur religion, dépourvue de mystères proprement dits, n'a pas de doctrine ésotérique; ses dévots ne lui ont fait aucun corps de tradition, aucune Légende Dorée.
Les rites sont connus de tous, mais pour les exercer, il faut l'investiture qui assure aux sacerdots un inviolable respect. Des prêtres, même absents, on ne parle qu'à voix basse, on les désigne par leur titre et leur fonction, jamais par le nom qu'ils portaient avant d'entrer dans les ordres. Leur père ne leur adresse pas la parole sans se prosterner; personne n'oserait toucher à leurs ustensiles ni à leurs vêtements, tant pouilleux soient-ils. Un enfant ne doit pas les approcher, son souffle ternirait leur pureté. Si, par hasard, ils sortent du sanctuaire, qui les rencontre s'enfuit en courant, ou baisse les yeux humblement jusqu'à ce qu'ils aient passé. Afin qu'ils vaquent à leurs devoirs sans arrière-pensée, un célibat leur est imposé, aussi rigoureux que celui des grands-prêtres dans les pagodes indoues; les femmes se tiennent à distance respectueuse: cent pas au moins. A grande laiterie, large zone de tabou.
Néanmoins, quand les travaux de jour sont terminés, quelque distraction est accordée, la porte s'entre-bâille sur le monde, autrement ces victimes du devoir tomberaient dans l'idiotie. Le soir, ils se délassent à écouter les citoyens, qui, appuyés ou accroupis à proximité, traitent les affaires publiques. Mais les augustes personnages se gardent bien d'intervenir dans les discussions. Le Palal, ou «Grand Laitier», pontife suprême, garde scrupuleusement ses distances, même en face des acolytes; son second, le Kavilal, pâtre ou berger, n'ose lui adresser la parole, l'assiste avec une réserve extrême. A son tour, le Kavilal reçoit les respects des Palkarpals ou trayeurs, des Vorchals ou feutiers, diacres, bedeaux et marguilliers, qui vivent aussi dans un célibat rigoureux, mais entretiennent quelques relations avec le dehors.
Le Palal est tenu, non pour un fils des dieux, mais pour un Dieu lui-même, oui, pour un Dieu en personne. Avant son élévation à la divinité, le pauvre diable n'avait peut-être pas de quoi manger à sa suffisance. Mais dès qu'il a endossé le pallium et bu la liqueur sacrée, il a monté plus haut que l'humanité. Pendant la semaine de son initiation, il médite ses futurs devoirs, accroupi dans la forêt, au bord d'un ruisseau. Trois jours et deux nuits il reste nu, sans un fil sur la peau, dépouillant avec ses vêtements les affections terrestres et toutes préoccupations mondaines. S'il gèle sur ces hauteurs, tant pis. Cependant, la dernière nuit, il lui est permis, et même enjoint, d'allumer un feu par le frottement de bûchettes. Chaque soir, le Kavilal, ou Grand Vicaire, lui apporte des parvis sacrés une écuellée de lait. Avec un silex, le futur Palal coupe quelques branches d'un arbuste sacré, le tude[324]. Tout en récitant des mantras ou incantations, il concasse l'écorce, exprime la sève, s'en barbouille tout le corps, mélange le jus avec un peu d'eau, porte le breuvage à son front et l'avale. Le matin, à midi, et le soir, il se frotte avec l'écorce humide et se baigne dans une eau vive. Après s'être pénétré, une semaine durant, de la liqueur végétale, que nous tenons pour un succédané du merveilleux soma, le Palal est définitivement transmué, sa chair est pure, et l'ambroisie du tude fait couler dans ses veines l'ichor ou sang divin. Circonstance à noter: il n'a reçu l'investiture de qui que ce soit, pas même d'un prédécesseur; ce Dieu ne relève de personne, il s'est sacré lui-même.