«Quoi! fit-il avec un haussement d'épaule. Ces Couroumbas auraient une religion! Ces gueux n'ont pas de vaches, et ils auraient des dieux!»
Tout naïfs qu'ils sont, on ne leur reprochera pas de tomber dans une frivole sentimentalité. Ils ont compris la religion et la propriété comme étant inséparables; celle-ci inspirant celle-là; leur Providence à eux fonctionne comme gendarme de la richesse et garde champêtre de l'opulence. Qu'il n'y a de dieux que pour les riches, cette doctrine, si on veut bien y prendre garde, est antique et universelle. Les Gréco-Romains en avaient fait la pierre angulaire de la cité antique[332]; et ils partageaient cette conviction avec les Aryas, qui disaient crûment: Sans richesse, pas de sacrifice; sans sacrifice, pas de Dieu. Donc, «hommes, acquérez de la richesse, pour que vous puissiez offrir aux dieux le soma, le beurre clarifié, de la nourriture[333]».—Tshanda Gosaïn est un Dieu puissant, disent les Paharis du Bengale, et il n'y a que les riches qui puissent s'adresser à lui[334]. Les Karènes riches excluent les pauvres cultivateurs de leurs Rogations.—«Sans porc à manger, sans arak a boire, comment prier?» s'écriait un couli chinois[335].
[332] Fustel de Coulanges.
[333] Wilson, Vishnu Purana.
[334] Dalton.
[335] Brau de Saint-Paul Lias.
Tout comme les chrétiens du moyen âge engageaient, à l'occasion, leurs sanctissimes reliques chez les usuriers juifs, les Todas, quand la disette les talonne, vont chez les Badagas emprunter du grain, contre dépôt de divinités, contre remise de vaches à clochettes et de bouvillons sacrés. Le voyageur Marshall, curieux de contempler les trésors de leurs basiliques, corrompit un Dieu qui avait pris ses invalides:
«Il était vieux, ridé, ébouriffé, malpropre; pourtant le regard austère et sombre, le sourcil rigide, le masque immobile et solennel, marquaient un reflet de la divinité longtemps exercée. Je l'invitai à dîner; sous l'influence du pain et du sucre, délicatesses auxquelles il n'était pas habitué, sa contenance devint moins sévère, il daigna être affable. Au dessert la conversation s'engagea:
—«Est-il vrai que les Todas adorent le Soleil?
—«Tschak! Ces pauvres gens l'adorent en effet. Mais pas tous. Moi, fit-il en se redressant, et en se tapotant la poitrine avec complaisance, pourquoi adorerais-je le Soleil? Ne suis-je pas dieu moi-même?»
Et pour un léger pourboire, l'ex-cousin de l'auguste Titan se glissa subrepticement dans le sanctuaire qu'il avait longtemps empli de sa présence. Interdisant de le suivre, il montra de loin les ferrailles, jarres, écuelles et cuillers. Il n'y avait que cela. L'indiscret fut désappointé. Mais on l'eût fait entrer au Capitole de Rome, on eût dévoilé devant lui les palladiums de l'acropole d'Athènes et de Mycènes, on l'eût introduit dans les obscurs sanctuaires de Thèbes et d'Argos qu'il n'eût pas vu davantage. Quoi qu'il en soit, ce Palal qui trichait avec ses divins mystères, ce Palal croyait en lui-même, avait foi en sa propre divinité.—Et pourquoi non? Les augustes qualités que chacun lui reconnaissait, pourquoi les aurait-il déniées?
Certes, avec ces quelques bribes de renseignements, il serait facile à un homme du métier de construire toute une théologie, et de les développer en doctrines bien coordonnées.—Mais en aurait-il le droit? Et les Todas comprendraient-ils grand'chose à la dogmatique mise sous leur nom? Les Primitifs ont quelques idées rudimentaires, de vagues aperceptions morales, religieuses et philosophiques, lesquelles, après avoir été dégrossies, élucidées et groupées, donneraient un système, ni meilleur ni pire que tant d'autres,—mais ce système, ils ne l'ont pas élaboré, précisément parce qu'ils sont encore primitifs.