[326] Don Pedro Fages, Voyage en Californie.
L'empereur du Mexique jurait d'être Houitzilopochtli sur terre, de faire briller l'Astre du jour, courir les fleuves; il s'engageait à donner de riches et abondantes moissons[327]. Le principillon des Antaymours, un Malgache, a la complaisance de faire pousser les forêts, et c'est à lui que les brebis doivent de mettre bas. Le maître de Ouiddah expliquait:—«Moi, je suis l'égal de Dieu. Tel que vous me voyez, je suis tout son portrait[328].» Plus modeste, Oppokou, le roi des Achantis: «Le Dieu du ciel est peut-être un peu plus puissant que moi[329].»
[327] Gomara.
[328] Allen.
[329] Bastian, Voelkerpsychologie.
A tous ces prodigieux et mirifiques seigneurs, le Grand Natchez de la Floride n'était pas inférieur d'un cheveu. La confédération, qu'il avait l'honneur de présider, était menée par une haute noblesse, orgueilleuse oligarchie, composée de cinq cents guerriers, dont chacun par son bel air, ses exploits à la chasse, ses hauts faits à la guerre, avait prouvé être de race solaire. Ce demi-millier de héros gravitait autour du Grand Soleil, centre des constellations, chef des peuples. Et chaque matin, le Roi des rois, Maître de l'Empyrée, sortait de sa tente, saluait amicalement les quatre points cardinaux; complimentait Notus et Borée, Eurus et Zéphyre. Il se postait sur le rocher qui lui servait de trône. Calumet en main, il attendait que Phébus eût fait son apparition, le saluait de la main, lui tendait la pipe pour qu'il en tirât quelques bouffées. Grave et tranquille, il lui montrait le chemin qu'il aurait à parcourir, du Levant au Ponent:—«Entends, Soleil! Fais ton devoir! Ne t'arrête ni ne te retarde! N'oblique ni à droite, ni à gauche! Salut!»
Les civilisés, chez lesquels la croyance en un dieu personnel s'affaiblit de jour en jour, les civilisés avec leur vague idée d'un indéfinissable Être Suprême, trouveront grotesque la prétention de ces méchants roitelets, admireront la niaise absurdité de ces misérables Todas, qui octroient à leur Grand Fromager les attributs de l'omnipotence. Ils protestent qu'il est insensé à un mortel de se croire immortel, de ne pas se reconnaître sujet aux mille et mille accidents de la vie quotidienne, aux innombrables fragilités de l'existence, à tous ces hasards qui humilient notre sagesse et ruinent les desseins que nous tenions pour prudents et bien combinés... Tout cela est de conception moderne. Les anciens pensaient d'une autre manière; s'étaient habitués à confondre les idées d'ordre, de moralité, de justice avec celles d'administration, de gouvernement et de pouvoir personnel. A les en croire, la Nature aurait débuté par le chaos, tendrait à rentrer dans le désordre initial, n'était qu'une volonté plus forte fait l'ordre et le maintient. L'humanité ne demanderait qu'à se vautrer dans les excès et à rouler dans le crime, si les monarques n'étaient là pour réprimer les cupidités et les violences, et pour imposer aux nations le frein des lois. Dans ces conceptions-là, il n'est pas toujours facile de distinguer entre le dieu qui délègue ses pouvoirs à l'homme, et l'homme qui reçoit du dieu ses pouvoirs. Voilà pourquoi la doctrine indoue enseignait qu'Indra ne pleut point dans un royaume qui a perdu son roi[330]. Ulysse, le prudent Ulysse, expliquait à la sage Pénélope:—«Sous un prince vertueux, la terre porte orge et froment en abondance, les arbres se chargent de fruits, les brebis ont plusieurs portées, et la mer s'emplit de poissons. Un bon dirigeant nous vaut tout cela[331].»—Telle est aussi l'opinion des Chinois, qui tiennent l'empereur pour responsable des sécheresses et des inondations, des vents et des gelées.
[330] Mahabharata, II, 1205, IV, 931.
[331] Odyssée, XIX, 108.
Mais en y réfléchissant mieux, nos modernes eux-mêmes se forgent-ils, sur le principe d'autorité, des idées sensiblement supérieures à celles des sauvages? Les théoriciens du droit divin n'ont-ils pas émis la formule que leur monarque peut tout,—oui, tout? Et leurs rivaux, les philosophes du droit constitutionnel, n'ont-ils pas émis l'axiome que leur roi est, comme une balance, incapable d'avoir tort? Parlerons-nous du pontife siégeant au Vatican? N'avons-nous pas l'avantage de posséder, en tout chef-lieu départemental, des magistrats incapables de condamner un innocent, incapables de prononcer contre la vérité et la justice? L'impeccabilité et l'infaillibilité dont ils jouissent, ne constituent-elles pas l'essence de la divinité? Après tout, l'infaillibilité en matière de lait et de caillé n'est pas moins rationnelle que l'infaillibilité en matière de dogme ou de responsabilité morale, et les bévues du fruitier, s'il en commet, ont de moins fâcheuses conséquences. En tout état de cause, les monticoles des Nilgherris disent ce qu'ils croient, et croient ce qu'ils disent. La définition qu'ils donnent de la religion est d'une rude simplicité dont nos spiritualistes devraient mesurer la profondeur;—mais non, ils étendent d'eau, et encore d'eau, la dilution des dilutions qui fut jadis l'antique orthodoxie. Donc, on interrogeait un Toda sur la religion des Couroumbas: