Passons aux Badagas.
Il est maintenant reconnu que toutes les religions, et nous n'en excepterons pas même les monothéistes, sont greffées sur l'Animisme, ou culte des démons, lesquels démons se confondaient à l'origine avec les âmes des morts. Les génies hantent volontiers les pourlieux de leurs anciennes demeures. Dans leur nombre il s'en trouve de bons et de mauvais, ou, pour parler plus exactement, le même génie, mauvais envers tout le reste du monde, est bon pour ses anciens amis, pour les gens de sa tribu et ses adorateurs; surtout s'ils ont eu l'attention de lui préparer un domicile, sous forme d'amulettes, portées sur la personne.
Les enfants badagas sont assurés, contre les accidents généralement quelconques, par des talismans pétris avec de la terre et de la cendre prises aux bûchers. Les Todas qui ont passé dans l'autre vie se montrent moins complaisants; du moins les survivants ferment soigneusement le trou dans lequel ils ont enfoui les propres du défunt, y roulent une pierre, la touchent du front en dernier hommage, puis s'esquivent, craignant d'être happés s'ils s'attardaient à regarder en arrière; car l'Esprit, dans son premier dépit, et tant qu'il ne s'est pas fait à sa nouvelle position, s'abandonne facilement à la propension fâcheuse de tuer les gens, sans motif, malgré lui fort souvent, ou même par affection. Quand éclate une épidémie, c'est le mort en dernier qui court le pays, faisant des siennes.
Les Scythes et les Gaulois adoraient une épée. Les Badagas vénèrent le couteau, depuis longtemps rouillé, avec lequel un de leurs héros s'était ôté la vie. Les suicidés, les assassinés, les femmes mortes en couches, les filles et garçons emportés avant d'avoir goûté les joies de l'amour,—rappelez-vous la Fiancée de Corinthe, chantée par Gœthe,—ceux qui périssent prématurément, et en général les trépassés par mort violente, ont la réputation d'être inquiets et chagrins, rancuniers et perfides. Leur pouvoir est en raison de leur malveillance. L'esprit du suicidé hante la lame sanglante, y fait élection de domicile. Elle sera portée en triomphe, et on la placera dans une chapelle où une lampe brûlera nuit et jour.
Une Bagadelle raconta avoir vu une pierre suinter du sang. La nouvelle fut reçue avec enthousiasme; justement, le dieu du village venait d'être volé par des voisins jaloux[337]. Nul doute que la pierre sanguinolente ne donnât asile à l'âme d'un assassiné. Or, il n'est démon plus actif et robuste que celui d'un individu tué en pleine vigueur, encore exaspéré par le meurtre dont il a été la victime. Un dieu méchant est préféré par la raison qui fait au paysan rechercher un féroce chien de garde pour l'enchaîner à la porte. Donc, le caillou fut érigé en saint patron.
[337] Cf. Juges, 81.
Les démons délivrent des oracles, à époques fixes ou quand ils sont requis spécialement. Pour les recevoir, les tamtams font vacarme, les tambourins s'excitent. Le «médium» arrive, et tous de faire silence pour le saluer. Il entre au milieu du cercle, brandit le trident, sceptre infernal, porté par Siva, par Pluton, et aussi par le diable chrétien. Nu, sauf une étroite ceinture jaune, blanche et rouge, il va, vient, jette les bras avant arrière, saute, rue, bondit et virevolte à l'instar des derviches tourneurs; au beau moment, il marche sur des charbons. De longs hurlements accompagnent l'orchestre, puis la mesure s'accélère et les cris se font plus perçants; on lui donne du sang à boire. Soudain, il est comme secoué, tremble par tout le corps; les yeux lui sortent de la tête, prennent un éclat sauvage. Le dieu l'a saisi, le tient fixe, rigide, hagard, lui verse l'ivresse prophétique. Le voilà qui exhorte les assistants, délivre des oracles; répond aux questions sur l'un et l'autre monde. Puis, brusquement, il clôt la consultation, dit avoir faim, avoir soif. S'il est un dieu considérable, on lui sert du lait de coco et une friture de riz; un diablotin se contentera d'un peu de viande et d'arak.
En toute occasion, le problème est le même: décider le démon évoqué, celui de la peste ou de la fièvre typhoïde, celui des rats ou des chenilles, du tigre ou du crocodile, du vent ou du froid, de l'arbre ou du rocher,—à entrer dans le corps du danseur[338]; une fois qu'il y sera logé, on aura sur lui quelque action, il sera possible de l'influencer. On le fait donc manger et boire, on le flatte et l'amuse; sauf à le tromper et le berner, si l'on peut, à le mettre dehors, quelquefois même à le torturer pour se venger des maladies et souffrances qu'il a infligées. Les Todas ont-ils à régler des différends relatifs aux femmes ou au bétail,—les seules choses dont ils s'inquiètent,—ils s'adressent à un de leurs sous-laitiers, qui, bon gré mal gré, entre en danse, sautille, cabriole, se flagelle, hurle et crie, roule les yeux—épuisante besogne;—la bave et la sueur lui coulent sur le corps. Alors le démon prononce des oracles, d'autant plus profonds qu'ils sont moins compréhensibles.
[338] Monier Williams.