Le démonisme, malgré sa cruauté et sa brutalité innées, n'a pas aux Nilgherris le caractère repoussant qu'on lui voit ailleurs. Ces potentats d'outre-tombe ne sont pas exigeants; leurs ministres se contentent d'un casuel modeste: lait, fruits et volailles; dans les pays chauds, l'appétit se modère. L'orgiasme démonique prend le caractère des populations ambiantes. Relativement bénin chez les buveurs de lait, ailleurs il se glorifie d'être cannibale, et s'enivre aux potations de sang; partout, cependant, les performances ont un air de parenté.
«Afin d'assouvir la faim du Tigre Blanc, on mit un cochon entier à cuire dans une chaudière. L'enragé chamane saisit un enfant de chaque main, entra en danse. Il pirouetta, sauta, tressauta, vire-vira, finalement passa tigre. Plongeant la tête dans le chaudron bouillant, il retira une lanière de viande avec les dents:—Pour le petit minet! Il replongea pour l'autre minet, replongea pour Bibi, le Vieux Tigre[339].»
[339] Dennys, Folklore in China.
C'est par le démonisme que s'expliquent les mystères de Zagreus, et, en général, tous les rites chthoniques et bachiques. Si nous ne connaissions par ailleurs les orgies de Dionysos et de la Grande Mère, nous pourrions nous en faire une idée suffisamment exacte en visitant les Ghâts, les Nilgherris et les Vindhyas:
«Mainte fois, quand, suivant la coutume anglo-indienne, je chevauchais avant le lever du soleil, j'ai rencontré leurs bandes revenant de la fête nocturne. Haute et belle race que ces habitants de la côte occidentale. Quand je regardais les torches flamber sous les pins, et ces femmes couronnées de fleurs, drapées à l'antique dans un vêtement à vives couleurs, il me semblait voir Bacchantes et Ménades, le Cithéron frémissant au bruit des clairons et cymbales[340].»
[340] Walhouse.
La vie ascétique menée par les divins bergers, la persuasion qu'ils sont les frères et compères du soleil, valent à ces Todas la crainte et le respect des étrangers. Depuis longtemps les Badagas auraient cessé de payer les petits boisseaux de grains que réclament les soi-disant suzerains du sol, n'était que de temps à autre un Palkarpal descend des hauts sommets. Chacun tombe devant lui, la face contre terre; il commande et tous obéissent, craignant qu'il ne déchaîne le farcin et la clavelée sur les troupeaux. Nul n'oserait lui déplaire.
Le Couroumba, lui aussi, est sorcier par droit de naissance. Le Toda respecte le Couroumba, le Couroumba respecte le Toda; le pauvre Badaga redoute l'un et l'autre; berger et agriculteur tout ensemble, il craint tout de tous, et principalement du Couroumba, malingre, difforme, toujours affamé, qui passe pour un fauve plutôt que pour un homme. A le rencontrer inopinément, des enfants ont été pris de convulsions, des femmes sont tombées mortes dans la forêt. Par surcroît, le Badaga doit encore se garer de l'humble Iroula. La divinité émane la crainte comme le soleil, ses rayons. Les enfants d'Israël juraient par le Seigneur des Épouvantements; ils disaient en tremblant qu'«on ne peut voir l'Éternel et vivre».
Primus in orbe deos fecit timor.