Puissant est le démon qui regarde par l'œil avide du Couroumba. Voilà pourquoi le timide Badaga fait de ce sauvage son officiant ordinaire, bien qu'il ait dans sa propre cité les Harouarous, la sixième des dix-huit castes, tribu de lévites, servants du taureau Bassava, prêtres du temple conique qui contient la pierre maha linga, figuration du phallus divin. Ces Couroumbas de malheur possèdent tout un trésor d'incantations, de prières et de charmes. Lors de la moisson, ils prennent une corbeille qu'ils suremplissent de grain nouveau, afin de faire déborder les greniers. Les Harouarous sont influencés par les Brahmanes, qu'ils imitent ou singent; mais, précisément parce qu'ils ont des prétentions, parce que leur chamanisme s'est infusé de respectabilité, ils ont moindre succès que les abjects sorciers des entours. C'est au plus grossier sauvage qu'on s'adresse de préférence[341], parce qu'il passe pour mieux familiarisé avec les habitudes des mauvais génies, avec les lieux qu'ils hantent. D'ailleurs, le démonisme plaît aux esprits incultes; il a d'autant plus de séduction qu'il se montre barbare et déraisonnable.
[341] Dalton.
Donc, le Couroumba est un jeteur de sorts. Il a maléficié la géline qui crève de la pépie, il a enguignonné le veau qui ne profite pas, maraillé la vache qui maigrit. Qu'un homme vienne à mourir, sa maladie est le fait de ces abominables. Un jour, Todas et Badagas se réunirent pour les exterminer, mais les maudits échappèrent dans les bois. Redoutés de tous, ils ont tout à redouter; leur vie est en danger perpétuel. A chaque instant, une bande irritée peut les assaillir, impatiente de venger quelque prétendu méfait. Nul d'entre eux qui n'ait été maltraité, quelque peu lapidé. Autant de sévices, autant de titres d'honneur; ils sont flattés qu'on leur attribue un pouvoir qu'ils voudraient bien posséder. Comme les sorciers normands, ils «aiment mieux passer pour exercer une industrie de fripons, que de laisser croire qu'ils font un métier de dupes[342].» Flattés de la mauvaise réputation dont ils jouissent, ils s'offrent à dénouer ce qu'ils passent pour avoir noué, à retirer les sorts qu'on les accuse d'avoir jetés.—Le froment est niellé et les troupeaux ont la clavelle? La tête est endolorie et l'estomac embarrassé? Un de ces coquins survient, offre d'évincer le démon—comme cela se trouve... il est de ses amis particuliers!—il chassera Belzébuth par Belzébuth.—Les insectes ravagent les emblavures? Le remède est tout trouvé: qu'un Couroumba se mette à quatre pattes et beugle comme un veau.
[342] Bosquet, la Normandie romantique.
Chaque village tient à sa solde deux ou trois de ces drôles qui manigancent les exorcismes, braillent les incantations, et, suivant qu'ils en sont requis, conduisent le premier araire, jettent la première semence, scient la première gerbe, frappent le premier coup de fléau, cuisent la première fouace.
«... La famille entière assistait à l'inauguration des labours, à laquelle présidaient deux ou trois Couroumbas. L'un posa sur le terrain une pierre qu'il couvrit de fleurs sauvages; en se prosternant, il l'encensa, l'aspergea avec le sang d'un bouc. Puis il saisit la charrue, la conduisit pendant une minute ou deux et passa la main au paysan; après quoi, il se retira, emportant la tête de la bête sacrifiée. A la moisson, pour se payer de ses services, il charge autant de gerbes que son dos peut porter; et après dépiquage, il réclame le soixantième pour sa part et portion[343].»
[343] Harkness.
Les augustes fonctions qu'ils remplissent aux Quatre-Temps badagasses ne les empêchent point de jouer en d'autres occasions les rôles de mimes, sauteurs, flûteux et tambourinaires. Sorcier et saltimbanque, prêtre et bouffon, filou et artiste, personnage complet. Les pauvres Badagas ont imaginé de lui faire boire du lait en certaines occasions, persuadés que ce breuvage si blanc et si pur, sorti des flancs d'une vache, honnête créature, lui blanchira l'âme, lui inspirera la candeur. Le Couroumba se laisse faire. Il nous rappelle et les sauvages Thessaliens auxquels les civilisés de l'antiquité attribuaient d'effrayants pouvoirs, et ces Juifs du moyen âge dont le nom infecta longtemps le démonisme, ces Juifs que le synode d'Elvira interdit aux fidèles d'appeler pour incanter les champs. Pendant plusieurs siècles, les chrétiens se glissaient aux plus sombres réduits des ghettos, y consultaient les nécromanciens et diseurs de bonne aventure, quoique ou parce que passant pour crucifier le Christ. Longtemps le mire juif fut préféré à tous autres; car il était réputé maître en alchimie, en astrologie, en magie noire. L'Ancien Testament, tant en hébreu qu'en latin, passait pour un grimoire redoutable.
Contemplez ces prêtres et mendiants des jungles, ces jeteurs de sorts et rebouteux, ces tire-laine et histrions; gardez-les dans votre souvenir. Ces humbles ancêtres des castes sacerdotales font comprendre pourquoi les ministres des autels, malgré la respectabilité, les énormes pouvoirs et la toute-puissante influence qu'ils ont su gagner, n'ont pas lavé la tache originelle. Ceux-là même qui s'agenouillent devant eux les croient corbeaux de malheur, oiseaux de mauvais augure; craignent de les rencontrer, de les avoir pour compagnons de voyage. Le peuple a le vague, mais ineffaçable souvenir, que les oracles qu'ils rendent aujourd'hui au nom des anges de lumière, ils les avaient délivrés jadis par un soupirail de l'enfer. Ces serviteurs du Très-Haut, il se rappelle les avoir connus suppôts du diable, et se méfie. Il se méfie... mais plus il se méfie, mieux il est dupe.