Persuadés que le missionnaire qui venait d'Europe était un sorcier fort supérieur à ceux du crû, les Todas et les Badagas lui firent grand accueil. Ils ne demandaient qu'à croire tout ce qu'il voudrait, mais insistaient pour qu'il les débarrassât de ces affreux Couroumbas, qui grêlent les fruits, stérilisent les vaches et tarissent les sources du lait. Bien étonnés, furent-ils, et désappointés, quand le prédicateur de l'Évangile refusa d'organiser le massacre de ses rivaux, ou tout simplement d'en faire rafle par une bonne peste. Cependant, force leur était de reconnaître que le Dieu anglais, Seigneur des Fusils et Baïonnettes, Maître des Canons et du Whisky, avait le bras tout autrement long que Cotorou Peïkî, même que Siva et son taureau Bassava. Espérant capter sa faveur, ils lui élevèrent une chapelle où ils déposèrent en pompe un Nouveau Testament tamoul, que les convertisseurs leur avaient donné comme le grand édit de l'Éternel Jéhovah, le secret du salut, l'abrégé de toute science, la révélation de tous mystères du ciel, de la terre et de l'enfer. Bientôt courut la légende que, chaque nuit, le Jésus des Féringhis venait goûter au lait et aux bananes déposés sur son autel. Malheureusement, une épidémie ayant éclaté bientôt après, ledit Jésus en fut tenu pour responsable, par la raison que le missionnaire avait naguère prêché qu'un cheveu, qu'un oiseau ne tombent pas en terre en dehors de Sa volonté expresse et de Son ordre souverain.

Il fallait en avoir le cœur net. On en référa aux antiques divinités nationales. Des prêtres approchèrent l'oracle, le consultèrent en jetant des fleurs:

—Celui qu'on appelle Jésus-Christ est-il un bon Souami?

La plupart des fleurs tombèrent à gauche. Donc le dieu étranger n'était pas un bon Souami. Et les Couroumbas, ennemis pourtant des gourous, vodiarous, et cauacourous, confirmèrent la réponse. Plus de doute, le fétiche anglais avait mauvais caractère, il y avait danger à l'approcher. Quoiqu'il leur en coûtât, les habitants émigrèrent, abandonnèrent champs et demeures, laissant la chapelle au Jésus blanc et à son livre.

Mais le missionnaire dont s'agit, Metz, était énergique autant que sincère et convaincu; il s'était attaché aux populations qu'il avait étudiées longtemps;—c'est à lui, disons-le en passant, que la science doit le meilleur de ses informations sur ces peuplades, informations qu'il communiquait généreusement à tous les voyageurs qui se succédaient au Nilgherris. Résolu, quand même, à sauver les âmes qui périssent, et comptant, d'ailleurs, sur l'énergique protection des Anglais, il émigra, lui aussi, et alla dans un autre district fonder une école pour laquelle il obtint une subvention du gouvernement. Les enfants apprenaient volontiers à lire, écrire et compter, mais montraient une répugnance invincible à prier Jésus dans leur propre langue. Un jour qu'il s'avisa de commencer la classe par une invocation à son Jésus-Christ, enjoignant aux élèves de la répéter, toute la nichée s'envola du coup, les uns par la porte, les autres par la fenêtre. Il se mit à leur poursuite, rattrapa quelques fugitifs, leur demanda: «Quelle mouche vous pique? Qu'aviez-vous à décamper?»—Et les moutards de sangloter: «Lâchez-nous! Nous ne voulons pas nous faire chrétiens! non! non! Si nous disons le mantroum des chrétiens, Christ entendra, Christ viendra, Christ nous emportera!»

Tout est relatif, et ces Badagas, ces Badagots se montraient encore supérieurs à leurs voisins du Travancore qui n'osaient même toucher un livre anglais, de peur que le démon du gribouillis imprimé n'envoyât des éléphants piller et écraser les récoltes. Principiis obsta!

Laissez-leur mettre un pied chez vous,
Ils en auront bientôt pris quatre.

Malgré son insuccès, l'évangéliste était fort respecté; on redoutait d'offenser ce grand sorcier, auquel on avait donné l'appellation bizarre de «Dieu Trois-Quarts», parce que, disait-on, il ne lui manquait pas grand'chose pour qu'il fût Dieu tout à fait. On ne lui contesta jamais sa puissance, mais on cessa de croire à ses bonnes intentions, quand il ne voulut pas favoriser l'escapade d'une jeune femme avec son amant; ce qui, d'après l'opinion publique, eût été pourtant son devoir d'honnête homme. Et sa réputation reçut un coup funeste, quand il refusa net de prouver la vérité de sa mission en marchant pieds nus sur des fers rougis, chose que les Harouarous font sans se faire prier. Pourtant, cet étranger n'avait-il pas déclaré, n'avait-il pas maintes fois répété que son Jésus tenait compte de tous les cheveux, compte des plumes de tous les oiseaux? N'avait-il pas raconté l'aventure des trois jeunes hommes Sadrach, Mésach et Abed Nego[344] que le roi Nabuchadnetsar fit jeter dans une fournaise? N'avait-il pas assuré qu'ils en sortirent sains et saufs?

[344] Daniel, III.

—Hé bien, fais-en autant! concluaient ces pauvres Badagas.—Fais-en autant! répétaient ces ignorants Todas. Impossible de les tirer de là.