«Au premier printemps les femelles sortent de la mer, et les mâles se trouvent sur le rivage pour les recevoir. Ils les saluent en soufflant l'air par les naseaux, faisant un bruit terrible, signal de bataille. Ces monstres se soulèvent sur leurs nageoires, engagent une mêlée générale, dans laquelle les dents formidables de leur large gueule font de terribles blessures. Couchées entour, les femelles sont les spectatrices du combat dont elles sont le prix; celui qui restera vainqueur sera leur époux, exerçant autorité absolue et se démenant avec fierté. Cependant, son domaine est sujet aux invasions; les frontières sont souvent franchies par de petits détachements; les mâles qui avaient été écartés une première fois, rôdent aux environs, font des signaux que met à profit quelque femelle légère, tandis que le seigneur et maître est ailleurs occupé. S'il s'aperçoit du manège, il gronde d'une voix furieuse, se précipite sur son rival, et s'il ne peut l'atteindre, tombe sur l'infidèle, lui laisse de cuisants souvenirs. Néanmoins sa domination est rarement de longue durée, un des vaincus rentre en lice et l'évince à son tour[27]

[27] Malte-Brun, Nouvelles Annales des Voyages, 1855.

C'est aussi une physionomie originale que celle de l'Ours polaire[28]; si gauche d'apparence et pourtant si adroit en tout ce qu'il entreprend; une fine et astucieuse tête de renard sur un grand corps dégingandé; son épaisse fourrure est un sac à malices. Sa chair fraîche est délicate, mais des plus indigestes, aussi la laisse-t-on attendre, si la faim le permet; quant à son foie, il passe pour un poison très dangereux, ce qui le fait rechercher par les sorciers. Les Inoïts reconnaissent Martin comme leur maître dans la chasse au phoque, racontent merveilles de son savoir-faire. Du haut d'un rocher où il a grimpé sans se laisser apercevoir, il guette les morses et veaux marins qui s'ébaudissent sur la plage. Que l'un arrive à portée, il lui cassera la tête avec une grosse pierre ou des blocs de glace lancés avec force et adresse[29]. Martin parle phoque, flatte et fascine la pauvre bête qui pourtant devrait le connaître de longtemps, il l'endort par une incantation dont les Inoïts ont surpris le secret et qu'ils répètent aussi exactement qu'il leur est possible. On pourrait croire que nous exagérons. Citons un témoin oculaire, le véridique Hall:

[28] Ursus maritimus, Thalassarctos polaris.

[29] Nature, 1883, J. Rae.

«Coudjissi «parlait phoque». Couché sur le côté, il se poussait en avant par une série de sautillements et reptations. Dès que le phoque levait la tête, Coudjissi arrêtait sa progression, piaffait du pied et de la main, mais parlait, parlottait toujours. Et alors, le phoque de se soulever un peu, puis, nageoires frémissantes, de se rouler comme en extase sur le dos et sur le flanc, après quoi sa tête retombait comme pour dormir. Et Coudjissi de se pousser à nouveau, de se glisser, jusqu'à ce que le phoque relevât encore la tête. Le manège se renouvela plusieurs fois. Mais Coudjissi s'approchant trop vivement, le charme fut rompu, le phoque plongea et ne fut plus revu. «I-ie-oue!» fit le chasseur désappointé. Ah! si nous savions parler si bien que l'ours[30]

[30] Hall, Life with the Esquimaux.

Si le phoque, si l'ours devaient croire ce qu'on leur chante, les «mots qu'on leur parle», les prendre, les tuer, les écorcher, les manger, ne seraient que détails accessoires, formalités obligées pour fournir aux Inoïts l'occasion de les approcher, de leur présenter les hommages les plus sincères et respectueux. Cependant le chasseur qui a fait le coup se tient généralement renfermé dans sa hutte pendant un ou plusieurs jours, suivant l'importance de l'animal abattu. Il craint le ressentiment de sa victime. Mais, comme il est toujours des accommodements avec les pouvoirs de l'autre monde, si le temps presse et que la chasse donne, il sera licite d'additionner les pénitences encourues, et de faire toutes les expiations en bloc ou par série, en semaine plus opportune. En attendant, on hisse, au plus haut des perches qui soutiennent l'iglou, la vessie de l'ours, poche dans laquelle le chasseur dépose ses meilleures pointes de lance et de harpon. Si la bête était une ourse, la vessie contiendra les verroteries et colliers de la femme, ses joyaux en cuivre. Le paquet ne sera descendu qu'après trois jours et trois nuits. Magie rudimentaire: puisque la vessie est pour les Esquimaux le siège de la vie, elle communiquera aux objets qu'on y place, les vertus physiques, morales et intellectuelles de l'âme qui l'habitait naguère. Il n'est pas inutile de mentionner, à ce propos, qu'une vessie attachée au-dessus de leur célèbre bateau, le kayak, le rend insubmersible, épargne à cette périssoire d'innombrables chavirements. Ajoutons que les lanières, attachées aux harpons, sont toujours pourvues d'une vessie gonflée qui fait surnager le tout quand l'animal plonge sous l'eau, après avoir été blessé.

Ce n'est pas à dire que la doctrine inoïte fasse de la vessie l'unique réceptacle de l'esprit. Le foie, «l'immortel foie», pour emprunter une expression de Virgile, est aussi un siège des destins. Le chasseur, qui vient d'assommer un phoque, communiquera de sa chance au camarade revenu bredouille, s'il remet le foie à un sorcier qui, séance tenante, le passe à l'enguignonné; l'enguignonné lentement le mastiquera, lentement l'avalera, et après sera un homme autre[31].

[31] Rink, Tales of the Eskimos.