Toute une bande de chiens est attachée au traîneau. On n'aurait jamais fouet assez long pour atteindre ceux de volée. Que fait-on s'il faut aller vite? Le conducteur applique une vigoureuse cinglée au dernier chien, qui, méchant et hargneux,—c'est son métier d'esclave,—ne veut pas qu'il en cuise à lui seul. Ne pouvant se retourner pour mordre, par un coup de dent il se venge dans la chair la plus proche; d'arrière-train en arrière-train, en un rien de temps, tous ont été mordus, et le traîneau file rapidement par la neige, au milieu des protestations, grognements et hurlements. Quoi de plus humain! Et le «char de l'État», comment avance-t-il?
Le soir venu, on attache le roi de chaque meute près de son traîneau; sujets et sujettes l'entourent, se couchent à ses pieds. Cette soumission, résultat de la fatigue et de l'épuisement, n'est qu'intermittente. Les monarques de la gent cynique ont fort à faire pour gouverner leurs vassaux; les femelles surtout sont d'humeur vagabonde. Les mâles tirent sur la corde, grognent, froncent les babines, impatients de l'heure où ils pourront se mesurer avec leurs rivaux. Chacun gagne son rang de haute lutte. Une longue suite de combats établit la suprématie du plus robuste et du plus hardi; encore cette autorité n'est-elle pas longtemps respectée. D'un jour à l'autre éclatera une révolution fomentée par quelque ambitieux, qui s'aperçoit que les forces du maître diminuent par l'âge ou par toute autre cause. Ces chiens aiment le tumulte; la bataille est l'idéal de leur existence. Pour la discipline à maintenir parmi le beau sexe, on s'en remet aux dents de la reine favorite, qui, sauf les cas de jalousie, exerce ses prérogatives avec assez de jugement; le plus souvent, le roi se soumet sans protestation lorsque la souveraine fait mine de se fâcher[23].
[23] Nares, Voyage à la mer polaire.
Selon les autorités que l'on consulte, on entend dire que les Esquimaux voyagent peu et qu'ils voyagent beaucoup. Assertions qui cesseraient d'être contradictoires, si, au lieu de s'exprimer d'une façon générale, on avait mentionné chaque fois le nom particulier de la tribu dont il s'agissait. Les uns affirment que les Inoïts ont un centre d'échanges entre l'estuaire du Mackenzie et celui de la rivière du Cuivre. D'autres, niant que ces échanges soient assez actifs pour mériter le nom de commerce, racontent que les Groenlandais et les Labradoriens ignoraient avoir des frères au détroit de Béring. On serait donc porté à croire que les accidents locaux, que les particularités traditionnelles différencient profondément ces peuplades qui, depuis temps immémorial, se perpétuent chacune dans son petit coin. Mais on est étonné d'apprendre que du Groenland au Labrador, et du Labrador à l'archipel aléoute, et de là chez les Tchouktches, les mœurs se distinguent seulement par d'insignifiants détails; que, par leurs grandes lignes, les croyances et superstitions se confondent; que l'entière Esquimaudie est un immense canton. Cela s'explique: les habitants sont dominés par les deux plus grands facteurs de l'existence, le climat et la nourriture, dont les conditions s'imposent d'une façon à peu près égale. Tous éprouvent les mêmes besoins et recourent aux mêmes moyens de les satisfaire; ils vivent d'une même vie, mi-terrestre, mi-marine, se nourrissent des mêmes poissons, attrapent le même gibier par les mêmes trucs, les mêmes ruses. Sous ces latitudes, l'existence n'est possible que par l'observance stricte et rigoureuse de certaines obligations, très rationnelles après tout; il faut les accepter sous peine de mort, et on s'y conforme sans qu'il en coûte. L'habitude est une seconde nature.
En dehors des êtres de son espèce, les Inoïts ne connaissent que la Grande Baleine, que Martin l'Ours, que le sire Morse, que le seigneur Phoque, que le vieux Loup, et ces autres importants personnages: renards, lièvres, loutres et otaries. Ils les chassent et pourchassent, les tuent et mangent, mais tâchent de leur faire oublier ces mauvais procédés en leur prodiguant les témoignages d'honneur et de respect; du reste, ils les admirent sincèrement, et en mainte occasion les prennent pour modèles. N'étaient le phoque et le morse, ils n'arriveraient pas à vivre. Le premier est, avec du poisson, le fond de leur alimentation générale, mais le second, sur nombre d'îles et presqu'îles, fait leur seule nourriture pendant plusieurs semaines. Une famine affreuse ravage les populations quand les morses[24] s'absentent, et que des hivers exceptionnellement rigoureux dressent des barrières de glace à travers certains passages, comme il advint en 1879-1880, alors que des villages entiers furent emportés jusqu'au dernier habitant, notamment en l'île Saint-Laurent[25], dans les eaux d'Alaska, à mi-route entre l'ancien et le nouveau continent. Le morse et les phoques[26] rendent à l'Inoït les mêmes services qu'au Polynésien le cocotier, à l'Australien le kangourou et la xantorrhée; ils le nourrissent, l'habillent, passent en sa personne et sur sa personne, le chauffent et l'éclairent, tapissent sa hutte à l'extérieur et à l'intérieur. Avec la peau il construit ses bateaux et barques: Kayaks, oumiaks, baïdarkas; avec les intestins il se confectionne des surtouts; avec les os il fabrique toutes sortes d'armes et d'outils; l'ivoire du morse constitue la principale valeur d'échange. L'Esquimau relie l'homme au phoque, il a de cet animal, amphibie lui aussi, les habitudes, le caractère, l'apparence, et même la physionomie; ce n'est pas étonnant, puisque sur lui se dirigent constamment sa pensée et son désir. Il avoue avoir construit sa maison d'hiver sur le modèle que le phoque lui a donné dans son iglou. L'un comme l'autre est trapu, tout en tronc, vorace, mais gai, familial, avec de grands yeux doux et intelligents. A première vue, on n'a pas haute opinion de ces lourdes masses, mais en les observant de près, on s'étonne de leur voir tant de jugement et si bon caractère. Il est à noter que l'animal a l'amour plus jaloux que son compatriote humain:
[24] Trichechus Rosmarus.
[25] Autrement dite Eivugen.
[26] Phoca vitulina, grypus grœnlandica, etc.