[18] F.W. Butler, The Wild North Land.
[19] Lubbock, l'Homme avant l'histoire.
[20] Fr. Mueller, Allgemeine Ethnographie.
Le nom des Esquimaux, ou Mange-Cru, n'est qu'un sobriquet, avons-nous vu. Eux-mêmes se titrent d'Inoït, mot qui signifie l'homme. Car, sous toutes les latitudes, les sauvages s'octroient cette appellation flatteuse entre toutes. Du Tschouktche au Dinné, au Canaque et à l'Apache, il n'est barbare qui, en bonne conscience, et avec une conviction parfaite, ne s'attribue la qualité d'homme par excellence. Toutefois, comme les voisins en font autant, force a été de distinguer entre ces «hommes» et ces «hommes». Et ils ont pris des désignations spéciales, telles qu'Hommes-Corbeaux, Hommes-Loups, Hommes-Renards.
Parmi les plus naïfs, nous pouvons compter les Koloches, variété de la race esquimaude, lesquels croient former à eux seuls une bonne moitié de la terre, habitée premièrement par les Koloches, et en second lieu par les non-Koloches. Les anciens Beni Israël ne connaissaient non plus que deux pays au monde: la Terre Sainte, la leur, et le reste des contrées habitables ou inhabitables, toutes profanes et souillées. La cosmogonie esquimaude raconte que Dieu,—c'était un Groenlandais nommé Kellak,—pétrit d'une motte de terre le premier homme et la première femme. Il s'essaya sur Kodliouna, l'homme-blanc, mais, gauche comme un débutant, il le rata, ne lui donna pas le phoque. Dès la seconde tentative, il trouva la perfection, et créa l'homme, le vrai, à savoir l'Inout ou Inoït.
Au Smith-Sound on trouva des gens qui n'en savaient pas tant. Ils parurent fort étonnés d'apprendre que leur tribu n'est pas la seule au monde.
Les Inoïts, disions-nous, sont distribués sur une bande de terrain démesurément longue, mais sans profondeur. Leurs campements sont séparés par des espaces déserts et désolés, distants de 15, de 30 et même de 150 kilomètres. Ils hivernent toujours à la même place. Si le patriotisme est une vertu, ils la possèdent au plus haut point. Jamais paysage avec bosquets verdoyants, moissons jaunissantes, saules se mirant dans la rivière aux flots argentins, ne fut plus aimé que ces champs de neige et ces collines de glaces, que ces buttes raboteuses et ces banquises sous un ciel inclément. L'Esquimau s'est fait si bien à son entourage qu'il ne pourrait s'en passer; il ne saurait même vivre ailleurs, tant il s'est identifié avec la nature qui l'environne. Cependant il voyage quelque peu. En été, il se déplace, vaque à ses expéditions, portant sa tente avec lui ou plutôt la faisant porter aux chiens attelés à son traîneau, chiens de race particulière[21], plus grande que celle des Pyrénées ou des Abruzzes; elle n'aboie pas, mais hurle horriblement[22]. Il l'a façonnée à son usage par des coups de fouet assénés pendant de longs siècles. Le chien est à l'Esquimau ce que le renne est au Lapon et au Samoyède, le chameau au Touareg, le cheval au Bédouin et au Tartare: le grand moyen de locomotion, l'inséparable compagnon, et, en désespoir de cause, le dernier aliment.
[21] Curtis, Philosophical Transactions, t. LXIV.
[22] Butler, The Wild North Land.