Fermés au reste du monde par leur barrière de frimas, les Esquimaux sont, plus que tout autre peuple, restés en dehors des influences étrangères, en dehors de notre civilisation qui brise et transforme ce qu'elle touche. La science préhistorique a vite compris qu'ils lui offraient un type intermédiaire entre l'homme actuel et l'homme des temps disparus. Quand on entra chez eux pour la première fois, ils étaient en plein âge d'os et de pierre[14], tout comme les Guanches quand on les découvrit; leur fer et leur acier sont d'importation très récente et presque contemporaine. Les Européens de la période glaciaire ne sauraient avoir mené une vie très différente de celle que mènent aujourd'hui les Inoïts dans leurs champs de neige. Comme on vit maintenant au Groenland et au Labrador, on vivait jadis à Thayingen, à Schussenried, à la Vézère. Les Troglodytes des Eyzies ont émigré aux entours de la baie de Hudson; avec le retrait successif des glaces, et toujours à la poursuite du renne, ils se sont rapprochés du pôle. Telle est notamment l'opinion de Mortillet[15], d'Abbott[16] et de Boyd Dawkins, qui tiennent les Esquimaux pour les descendants directs des troglodytes magdaléniens. En tout cas, disent-ils, si on introduisait dans les cavernes de la Dordogne des objets de provenance esquimale, on ne saurait les distinguer de ceux laissés par les autochtones.

[14] Nordenskiold, Voyage of the Vega.

[15] Bulletin de la Société anthropologique, 1883.

[16] American Naturalist, 1877.

A ses études géologiques sur le New-Hampshire, Grote donne pour conclusion que, dans la région des White Mountains ou Montagnes Blanches, le retrait des glaciers remonte à une décade de siècles environ, et que l'ancêtre des Esquimaux prit possession du sol à mesure que la neige reculait, et après elle les troupeaux de rennes. Résultat qu'il faut mettre en regard de celui auquel arrive Bessels: après de soigneuses mensurations, il affirme que le type cranien des Inoïts n'est autre que celui des Mound Builders, ou constructeurs de tumulus, population disparue, qui jadis éleva les gigantesques terrassements figurés qu'on a retrouvés en plusieurs localités des États-Unis.

Quelques auteurs avancent que, jadis, les Esquimaux avaient rempli l'Amérique polaire de leurs stations de chasse et de pêche, et que même ils ont dominé dans les pays qui devinrent le Canada, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et la Nouvelle-Angleterre, d'où ils furent délogés par les premiers Hurons, Iroquois et Algonquins.

Une science moins incomplètement renseignée prononcera sur ces assertions. Plusieurs savants les estiment déjà suffisantes pour résoudre la question si difficile du peuplement de l'Amérique. Ils affirment que tout le continent occidental, depuis le cap Golovine jusqu'au détroit de Magellan, a dû ses habitants à une seule et même race esquimoïde. Toujours est-il que les races des Inoïts et Peaux-Rouges, malgré la haine qui les divise, se trouvent rapprochées par des types intermédiaires dans la vaste Alaska et la Colombie britannique. Et du côté de l'Asie, les voyageurs enclins à remarquer les ressemblances plutôt que les dissemblances, ne manquent pas de constater que l'Inoït verse, par transitions insensibles, dans le Yakoute et le Samoyède.


Qui ne connaît la physionomie esquimaude? Gros tronc sur jambes courtes, extrémités remarquablement petites, doigts pattus, chairs molles. Crâne essentiellement dolichocéphale[17]. Tête grosse, pommettes saillantes, figure large, pleine et joufflue, cheveux noirs, longs, durs et raides, nez écrasé. Un voyageur a dit plaisamment que sous ces latitudes une race à nez romain n'eût pu se maintenir[18]: trop souvent la protubérance munie de l'appareil olfactif eût gelé et fût tombée, tandis qu'un nez plat est moins exposé. Les traits du visage, et en particulier les yeux, offrent une ressemblance marquée avec ceux des Chinois et des Tartares[19]. La peau, nuancée de jaune noirâtre, recouverte d'une couche huileuse de crasse, est au toucher d'un froid désagréable. L'hiver lui donne un teint très clair, presque européen, mais, au premier printemps, elle brunit et noircit, par une mue, dirait-on. Tout malpropre qu'elle soit, leur figure ouverte et bonasse impressionne favorablement l'étranger. La moyenne des Inoïts oscille entre 1m,5 et 1m,7[20].

[17] On les a même appelés scaphocéphales: ceux dont la boîte cranienne est en forme de bateau.