Curieuse circonstance: certains s'engagent comme policiers et gendarmes, louent leurs services pour surveiller, sur les routes et le long des clôtures, les agissements de leurs pères, les allées et venues de leurs oncles, frères et cousins: ce qu'ils font sans faiblesse et avec une exactitude irréprochable. Les familles se disjoignent, les membres tirent au hasard; les uns pour braconner, les autres pour faire le métier de garde champêtre. Pourvu qu'ils gagnent leur vie, ils n'imaginent point qu'il y ait vertu à défendre la propriété, crime à l'attaquer; deux avocats plaidant, l'un pour la veuve, l'autre contre l'orphelin, n'y mettent pas plus de bonhomie. Pas de sot métier, pourvu qu'il nourrisse son homme. Nul qui les blâme en un pays où les Brahmanes déclarent bonnes toutes les religions, pourvu qu'on les suive, ordonnent que chacun continue le métier de ses pères; voleurs et pillards pour commencer[366].
[366] Journal des Missions évangéliques, 1838.
Douanier ou contrebandier, il n'en chaut pas davantage au paysan de nos frontières, qui, pour une bouffée de tabac, donnerait l'économie politique et tous les économistes, la doctrine et les doctrinaires. Maraudeur et filou, il fait bon l'être, alors que jeune, souple, hardi, entreprenant, on est dans la plénitude des moyens physiques; mais il vaut mieux vaquer à la répression, se retirer dans les fonctions officielles, quand l'âge mûr vous fait moins agile et ingambe, plus prudent et avisé, et quand on connaît, pour les avoir pratiqués soi-même, les trucs et cautèles des coureurs de blocus. Il est dans l'idéal, c'est-à-dire dans la destinée vraiment normale du brigand, de finir commissaire. Pourraient en témoigner les Arnautes, les Palikares, et l'illustre Vidocq. Ils se font la main à leurs risques et périls, et quand ils sont passés maîtres, l'administration les engage. C'est parmi les Bhils et les Poligars, les Koukies et Paharias que le gouvernement anglais recrute de préférence les bataillons de police[367].
[367] Rowney.
Les Bhils des monts Vindhya, de même que les Maravers de la province de Madoura dans le Tinevelly, se sont donné la double spécialité du policier et du truand; ils inquiètent les routes et les pacifient. Joseph Prudhomme leur emprunta le fameux sabre, avec lequel il défend nos institutions, et les détruit au besoin. Il sortait de leurs rangs, Jean Hiroux qui rabrouait un gendarme incivil:—«Hé! le tricorne, respect à l'ancien! De quoi donc vivrait la maréchaussée, n'étaient ceusses de la pègre?» On les voit donc s'enrôler dans la police urbaine et la garde rurale, s'entremettre comme veilleurs de nuit, geôliers, informateurs, espions et délateurs. Ils fournissent au village indou un de ses fonctionnaires principaux, le manker ou garde champêtre, qui garantit contre la maraude, moyennant la jouissance d'un champ communal ou le paiement d'une subvention prélevée sur les récoltes. En cas de vol,—les mauvaises années fournissent de nombreuses déprédations,—au manker d'en deviner l'auteur, de l'amener à restitution ou de le produire en justice. Ce fonctionnaire a pour fonction d'être incorruptible et de sévir avec une impartiale justice contre les fraudeurs, fussent-ils membres de sa propre famille. Volontiers deux frères prennent le même champ d'opérations, ils pillent et filoutent de concert, se montrent habiles à faire du dégât, jusqu'à ce qu'on trouve intérêt à engager les services de l'un pour se protéger contre les entreprises de l'autre[368]. Le nouveau garde rural devient responsable, et s'il est empêché de chasser lui-même aux délinquants, il déléguera la partie matérielle de la besogne à un de ses limiers. Chasseurs de père en fils, ils examinent le lieu du délit, distinguent des marques et signes imperceptibles pour d'autres, trouvent l'empreinte du pied suspect. Cette empreinte[369], ils la mesurent avec précision, la reportent sur un bâtonnet auquel ils ont recours dans les cas douteux. Si la piste conduit à un autre village, le traqueur avise le collègue et lui remet le bambou marqué, qui souvent passe en plusieurs mains avant que le coupable soit découvert. Les services du traqueur sont particulièrement requis quand il s'agit de retrouver des animaux que les voleurs ont détournés et emmenés. En rase campagne, et sur une bonne route, la passée ne serait pas difficile à suivre; mais quelle perplexité aux portes des bourgs, aux passages par lesquels ont piétiné des troupeaux! La dernière empreinte est recouverte d'un caillou, montrée aux notables de l'endroit. Ceux-ci ont intérêt à prouver que la piste ne s'est pas arrêtée chez eux; ils aident à reprendre la recherche à l'autre bout du village. Des limiers sagaces ont fini par retrouver l'objet après avoir parcouru 3 à 400 kilomètres[370]. Mais si les traces viennent à se perdre dans la forêt ou la jungle, si elles s'effacent dans son village, le manker est tenu pour responsable et rembourse le dégât sur ses honoraires. Il a le droit en tout temps de résigner ses fonctions, même de s'établir voleur et de spolier les propriétés qu'il protégeait la veille. Certains subviennent à l'insuffisance de leur traitement en cumulant les professions de gendarme et de maraudeur; pendant douze heures, ils sauvegardent les propriétés; pendant douze autres, ils vont fourrager aux entours.
[368] Elliot, Greenhow.
[369] Khoj.
[370] Elliot, The native races of the North-Western provinces of India.
N'est-ce là qu'une particularité locale, qu'une singularité ethnique? Ces Bhils si corrects, ces Maravers en partie double, nous montrent, pris sur le fait, le principe de l'autorité et le mécanisme de l'institution judiciaire, fondés, non pas sur un sentiment de moralité abstraite, comme enseignent les professeurs, mais sur l'intérêt. A un moment donné, le grand nombre trouve avantage à se garantir contre le vol et le meurtre en payant une prime d'assurance aux individus qui font profession de brigandage: honnêtes gens désireux de s'entendre avec le bon public. Esquissons à grands traits une histoire du Contrat social plus vraie que celle de Rousseau; reproduisons en ses grande lignes l'établissement de l'administration politique et civile: