[389] Dalton.

Nous disions que les Khonds tuaient leurs filles, mais ne les sacrifiaient pas. Ce dire, trop absolu, doit être rectifié et expliqué. Ils ne sacrifiaient pas leurs enfants, parce que les Panous livraient les leurs, mais si les Panous eussent fait défaut? Maint passage de la liturgie, maints articles de la dogmatique prouvent qu'alors ils eussent dû désaltérer la féroce déesse avec le sang de leur propre progéniture, même avec celui de leur aîné, comme faisaient jadis les adorateurs de Moloch, et tous ces Abraham qui égorgeaient leur Isaac. Sans doute, les parents n'offraient pas à Tari leur progéniture légitime, mais Tari se rattrapait sur l'illégitime. Nous savons qu'en Khondie les mariages étaient rares, vu le haut prix auquel on cotait les filles; mais les jeunes gens qui ne pouvaient épouser en justes noces, contractaient des unions temporaires, précisément avec les victimes désignées, avec les jeunes personnes qu'on avait achetées pour les immoler. Elles se savaient réservées à une mort cruelle, mais en attendant, pourquoi n'auraient-elles pas tiré le meilleur parti de leur vie, hélas! si courte? Plutôt que d'augmenter leur malheur par l'appréhension constante, ne valait-il pas mieux rire et s'amuser, chanter et danser, aimer et être aimées? Elles aussi avaient besoin de caresses et de doux passe-temps.—«Prenons, disaient-elles, un premier amant, et un second, s'il s'en présente; nous n'avons pas le temps de faire les difficiles.» A l'ombre des sanctuaires indigènes, la prostitution florissait, comme dans les temples brahmaniques, où nichent toujours hiérodules et bayadères. La pauvre créature ne demandait qu'à devenir enceinte, auquel cas elle était épargnée, au moins jusqu'à ce qu'elle eût accouché et fini d'allaiter. Après la première parturition, tant mieux si elle en avait une deuxième, puis une troisième; le répit pouvait durer indéfiniment... Souvent les affections se faisaient tendres et profondes. Malgré le glaive toujours suspendu sur la tête, nombreuses étaient les unions dans lesquelles on s'aimait; sur le bord du précipice on regardait à la dérobée le béant abîme. Souvent, on achetait des malheureuses dont on faisait des filles de joie—hélas! quelle joie!—dans l'intention avouée de les tuer devant la Pennou, quand elles seraient devenues trop vieilles. Plus d'une fut immolée avec l'enfant qu'elle tenait dans ses bras. Mère, fils et filles, tous y passaient.

Il eût été cruel aux pères de concourir à l'égorgement de leurs enfants. Le cannibalisme lui-même a ses accès d'humanité. La règle, aux villages, était d'échanger les poussiahs; c'est ainsi qu'on nommait la progéniture mal chanceuse. Un djanni se présentait, emmenait les innocents, comme le boucher emporte les veaux dans sa carriole... Tout se passait convenablement. Pensez-vous que les Khonds ignorassent les égards dus à la bienséance publique, aux sympathies personnelles, à la commisération individuelle?

En se fournissant au dehors de victimes, et en expédiant plus loin les enfants qu'on avait vus naître, on avait l'avantage que leur immolation inspirait moindre pitié. Non que jusqu'à leur triste fin on fût dur à leur égard, et qu'on les traitât avec rigueur; tout au contraire. Les poussiahs étaient les favoris de tous, les enfants privilégiés de la communauté, aux frais de laquelle ils étaient habillés et nourris, nourris même d'aliments de choix, car on tenait à ce qu'ils fussent gentils, bien venus, doués d'un agréable embonpoint; d'ordinaire, ils entraient dans les familles notables, qui considéraient comme une prérogative et une source de prospérité le fait de les héberger. Manger au même plat qu'eux maintenait en santé ou guérissait les maladies[390]. Donc, ils partageaient la couche, les travaux et les jeux des compagnons de leur âge, et, si on ne leur cachait pas le sort qui les attendait, on les berçait de l'espoir qu'ils ne seraient sacrifiés que sur le tard, qu'on les aimait trop pour ne pas les garder en dernier. Devenaient-ils adultes, il n'y avait femme ou fille qui ne fût fière de leurs faveurs. On encourageait spécialement les relations entre ces esclaves des deux sexes, car le produit de leurs unions appartenait à la sanglante déesse; leur fécondité assurait la perpétuité des sacrifices. D'ailleurs, on eût mal fertilisé la terre avec la chair bréhaigne.

[390] Campbell.


Dix à douze jours avant la grande cérémonie, les patriciens et notables villageois se baignaient, se purifiaient suivant les rites. Au bosquet sacré, arbres majestueux, laissés debout de la forêt primitive, refuge des nymphes bocagères, dryades et hamadryades, ils notifiaient à la déesse de se tenir prête, que la fête se préparait.

Les trois premiers jours se passaient en orgies qu'on nous dit avoir été indescriptibles, et dans lesquelles figuraient parfois des femmes accoutrées en hommes et armées en guerriers. La grande épouse du Dieu Soleil, il fallait secouer ses sens torpides, susciter sa fécondité endormie, irriter ses désirs par des spectacles naïvement lubriques. Tumultes de cris et de chants. Tambourins, tartevelles et cornemuses faisaient rage, les échos se répondaient de colline en colline. La jeunesse gigotait et se trémoussait et, tout en dansant, les filles raclaient le sol du talon, le palpaient de doigts caressants: «Éveille-toi, éveille-toi, Terre, notre amie!» De même aux fêtes des semailles, les Latins invoquaient Ops Consiva, tout en grattant la terre avec les ongles[391].—Chacun s'est fait brave, y a été de son vermillon. La cuivraille de reluire, et la ferraille de tintinner. Les chasseurs paradent avec leurs peaux d'ours ou de tigre, s'emplument comme un coq des jungles, comme un faisan des bosquets. Et zélateurs et zélatrices d'agiter leurs balais et leurs thyrses à plumes, simulant ainsi des volées de paons. La misérable héroïne a été lavée à grande eau, on l'a fait jeûner pour qu'elle soit pure à l'intérieur comme à l'extérieur; elle est habillée de neuf. En procession solennelle on la conduit de porte en porte, puis on la mène dans la forêt sombre, demeure de la déesse. Sous les guirlandes de vertes frondaisons, le prêtre la lie par des cordes à un mai fleuri, haut de dix à douze mètres, surmonté d'une figure de paon.

[391] Lasaulx.

Ici, le paon, roi de la fête agricole, représente évidemment le Soleil. Autant de soleils que d'yeux d'or sur l'éventail. Le trône sur lequel s'asseyait le Grand Mogol figurait un paon déployant ses gemmes resplendissantes: