Que reviennent les beaux jours de Delhi! Bénis le siège d'or que le paon illuminait de ses pierreries[392]!
[392] Chanson ourdoue.
Le siège royal du Birma représente un paon, et aussi un lièvre, symbole marquant la double descendance solaire et lunaire; l'étendard de la dynastie porte paon volant sur champ d'argent[393]. Le sorcier Garro ne s'engagerait dans aucun rit religieux avant d'avoir chaussé des sandales et fiché dans sa chevelure des plumes de paon. Les Khonds jurent par les pennes de cet oiseau, jurent aussi par le tigre et le termite. L'éléphant, autre symbole du Soleil, en tant qu'époux de Déméter, l'éléphant devant lequel les femmes s'inclinent; elles barbouillent ses tempes de vermillon, font marcher leurs enfants dans les traces de ses pas; il n'est donc pas étonnant que l'image du roi des forêts orne souvent le poteau des sacrifices. Il arrive encore qu'un second pieu est érigé en l'honneur de la déesse, représentée alors par trois pierres au milieu desquelles on enterre un paon de cuivre.
[393] Yule, Awa.
Revenons à la victime. Elle a été couronnée de fleurs, ointe d'huile et de beurre fondu, on l'a fardée avec du safran jaune, couleur des esprits lumineux et des esprits célestes, on se prosterne devant elle et on l'adore. On l'adore pour en faire une autre Tari. Car, dans la conception vraiment orthodoxe du sacrifice, l'hostie, qu'elle soit homme, femme ou vierge, agneau ou génisse, coq ou colombe, représente la divinité elle-même. C'est pour cela que les Mexicains l'habillaient dans toute la pompe des vêtements et attributs de l'Immortel qu'elle avait à personnifier. Exécutions piètres et mesquines que celles de pauvres esclaves, de malfaiteurs détestables, mais immolations glorieuses que celle d'un Dieu, d'une déesse, et combien mirifiques les vertus de leur sang répandu!
Tari, dit la légende khonde, avait en l'intention de subir chaque fois le sacrifice en sa personne. Elle voulait faire comme le grand roi Vikramajit[394], qui,—plus fort que messire saint Denis, et même que le béat saint Oriel[395],—chaque soir, coupait lui-même sa propre tête et la portait en offrande aux Dévi[396]. Mais les adorateurs de la déesse virent la difficulté du système et l'assurèrent qu'il suffirait qu'elle se fît égorger par délégation. Tari voulut bien se rendre aux raisons qu'on lui donnait. Elle accepta la théorie qui depuis a force de dogme: les Dieux ne demandent qu'à être immolés au profit de l'humanité, mais ils ont souvent autre chose à faire, et peuvent n'être pas disposés pour le quart d'heure. S'ils n'interviennent en personne, ils interviendront par substitut, s'incarneront en des mériahs ou intermédiaires[397]. Le mériah sera le plénipotentiaire du Dieu, son fondé de pouvoir et son autre lui-même[398].
[394] Sherwill, The Rajmahal Hills, Journal of the Asiatic Society, 1851.
[395] Frodoard, Histoire de l'Église de Reims.
[396] Yule, Marco Polo.
[397] Quelques indianistes, expliquant le mot de mériah par celui de médiation, rappellent que le nom des miris du Bengale, messagers ou commissionnaires, signifie entremetteurs.