[398] Tim., II, 5.—Hébr., IX, 15.
Sur cette donnée, les Khonds et congénères érigent la victime en divinité, la flattent, vantent sa beauté, chantent ses louanges, dansent autour. A la nuit tombante ils se précipitent pour la toucher—la malheureuse porte bonheur!—En un clin d'œil, ils la dépouillent de ses vêtements, les mettent en lambeaux en se les disputant; ils parfument leurs mains dans sa chevelure, raclent ses cosmétiques, sollicitent un crachat qu'ils s'étendront soigneusement sur la figure[399]. Puis la multitude se retire, laissant la nouvelle déesse solidement attachée au poteau, son trône et sa colonne de gloire; l'abandonne affamée, palpitante, nue, dans le froid de la nuit, au milieu des terreurs de la forêt, attendant l'horrible tragédie du lendemain. Quelle veillée! La nouvelle fille des Dieux est censée en conversation intime avec la grande Tari, devenue sa mère et patronne. Que disent à la pauvrette l'immense solitude et l'effrayant silence coupé par le miaulement du tigre, le glapissement des fauves et par les voix mystérieuses de la forêt, proférant des mots inconnus? Que répond-elle aux astres éternels qui la contemplent de leur regard fixe, aux étoiles scintillantes qui lui font signe: Demain, tu seras des nôtres?
[399] Ricketts.
Au matin, tout le village revient pour en finir. Musique et tintamarre, fifres, gongs et clochettes, cris et hurlements assourdissants. On s'emplit de bruit et de tapage comme jadis Bacchants et Bacchantes; comme aux mystères d'Éleusis «on mange du tambourin, on boit de la cymbale». Car il est des choses auxquelles on ne se résoudrait jamais, n'était qu'on a noyé sa raison dans l'ivresse, émoussé toute sensibilité dans une excitation désordonnée; n'était que chacun veut dire: «Je n'y suis pour rien!» Alors la foule est seule responsable, c'est-à-dire personne. L'axiome, «le tout, somme de ses parties», ne s'applique pas aux multitudes.
Quoi qu'il en soit, on entoure la pauvre fille, on la plaint, on se souvient comment hier encore on la traitait en favorite, compagne de tous les jeux; on se rappelle les mots, les reparties, les traits touchants de celle qui supplie et se débat dans ses liens: «Voyez comme elle pleure! Aurez-vous le courage de la tuer? Comme elle était gaie, aimait à rire, aimait à chanter! Tu sais qu'elle était la bonne amie de ton garçon? Elle a pensé te donner un petit-fils.» Plus d'un brave père de famille, qui serait désolé que l'infortunée en réchappât, larmoie et s'apitoie autant ou plus fort que les autres; il y gagne de verser des larmes exquises de douceur, d'en faire verser aux bonnes âmes; bien plus, de faire sangloter la mériah: heureux présage! On ne nous dit point que victime liée au poteau ait jamais été délivrée. L'instinct du drame nous est inné, les plus brutaux et grossiers ont, par intervalles, le besoin de s'apitoyer, irrécusable preuve qu'ils sont charitables et sensibles. Et puis, l'infortunée est déjà déesse, il ne faut pas l'oublier. Si elle fond en pleurs, les nuages répandront sur les campagnes des pluies bienfaisantes; son sein, se gonflant de soupirs et s'agitant en sanglots, communique la vie aux semences, la fertilité au sol.
Quand l'émotion est au comble, l'officiant fait signe; la multitude se calme, se range en bon ordre à l'entour. L'esprit divin envahit le prêtre et l'inspire, lui fait raconter l'origine de l'institution sacrée:
«Au commencement, la Terre, masse informe de boue, n'aurait point supporté la demeure d'un homme, ni même son poids; dans ce limon délayé et toujours mouvant, ni arbre ni herbe ne prenait racine.
«Alors Dieu dit: Répandez du sang humain devant ma face!» Et l'on sacrifia un enfant devant lui... Tombant sur le sol, les gouttes sanglantes fixèrent le terrain et le consolidèrent.»
Cette croyance est assez générale. On sait plusieurs rajahs de l'Inde qui répandaient du sang humain sur les fondements des édifices publics, mais l'illustre Chah Djihan se contenta d'égorger des animaux sur la première pierre de Delhi[400]. La Birmanie branlait sous les pieds, jusqu'à ce que Rani Attah l'eût consolidée par un sacrifice. Idée connexe: Érin, l'Ile Sainte, émergeait chaque septième année, puis rentrait sous l'eau, mais un ange la fixa en jetant sur elle un morceau de fer[401]. Les deux roches qui devaient porter Tyr flottaient à l'aventure, jusqu'à ce qu'on les eût aspergées de sang:
[400] Rajendralala Mitra, Indo Aryans.
[401] Sepp, Heidenthum und Christenthum.