Encore aujourd'hui, le prophète Élie, invisible sur le mont Morijah, continue à faire fumer des holocaustes en bonne odeur à l'Éternel. «Car n'était le sacrifice perpétuel, le monde ne pourrait subsister», disent les rabbins[411]. Philon de Byblos rapporte le mythe de Bélus l'ancien, immolant son file Bélus le jeune[412]. Bélus, sacrifiant Bélus, se faisait le précurseur de l'Éternel Jéhovah. Mais reprenons le fil de notre liturgie:
[411] Eisenmenger.
[412] Vastou-Yaga.
«Tons les vivants souffrent, et tu voudrais, toi, être exempte de la douleur commune? Sache qu'il faut du sang pour faire vivre le monde et les Dieux, du sang pour maintenir la création entière et perpétuer l'espèce. N'était le sang répandu, ni peuples, ni nations, ni royaumes ne conserveraient l'existence. Ton sang versé, ô mériah, étanchera la soif de la Terre, qui s'animera d'une vigueur nouvelle.
«En toi, la Pennou renaît pour souffrir, mais, déesse à ton tour, tu renaîtras dans sa gloire. Alors, mériah, souviens-toi de ton peuple khond, souviens-toi du village où nous t'avons élevée, où nous avons eu soin de toi!
«O Tari mériah! délivre-nous du tigre, délivre-nous du serpent! O Pennou mériah! donne ce que notre âme désire!»
Et chacun d'exprimer alors ce qui lui tient le plus à cœur. Les invocations ne sont pas terminées, que le djanni saisit sa hache et s'approche de la mériah. Il ne faut pas qu'elle meure dans ses liens, puisqu'elle meurt volontairement et de son plein gré, dit-on. Il la détache du poteau, la stupéfie en lui faisant avaler une potion d'opium et de datura, puis, du revers de la hache, lui casse coudes et genoux.[413]
[413] Tiele, Histoire des religions anciennes.
Sensiblement le même quant au fond, le rituel variait quant aux détails de l'exécution. La plupart des cantons avaient leur méthode particulière. La Divinité fêtée portait différents noms. Les uns invoquaient la Terre et les autres le Soleil, et dans ce dernier cas on immolait au moins trois hommes placés en ligne de l'est à l'ouest. On lapidait, on assommait à coups de casse-tête ou de lourds anneaux de fer achetés exprès; on étranglait, on écrasait entre deux planches. On noyait dans une mare de la jungle ou dans un baquet qu'emplissait du sang de porcs. Il y en avait pour tous les goûts. Ici, on administrait un narcotique à haute dose, pour abréger les souffrances; là, tout au contraire, on les voulait augmenter, prétendant que le sacrifice serait d'autant plus efficace qu'il avait été plus douloureux. Parfois la victime était rôtie à petit feu, supplice choisi comme cruel entre tous; parfois elle était expédiée en un seul coup au cœur, et, dans la poitrine béante, le prêtre plongeait un marmouset de bois, le gorgeait de sang. Ailleurs, la mériah était attachée au poteau par les cheveux, quatre hommes écartaient ses jambes, étendaient ses bras en croix et le djanni la décollait. Ou bien, la saisissant par les quatre membres, ils la tenaient horizontalement, le visage tourné vers le sol; le prêtre prononçait une courte prière, tranchait la nuque qui s'égouttait dans un trou; le sang s'épanchait à flots dans la déesse chthonique. D'autres employaient un procédé plus compliqué: pour faire tomber la victime, tête baissée, dans la fosse, ils la suspendaient, sur le vide, par les talons et le cou. Afin de ne pas être étranglée, instinctivement, elle se retenait par les mains aux côtés de la tranchée, et le prêtre, avec la serpette, de la taillader aux chevilles, aux cuisses et dans le dos; au septième coup, il la décapitait. La chose faite, il fichait au poteau le fer rouge et gluant, l'y laissait jusqu'au prochain sacrifice. Après la troisième exécution, la lame avait bien mérité; on venait en grande pompe la détacher, lui donner ses invalides dans un temple. Autre méthode: le djanni forçait la tête du patient dans un bambou fendu, dont un assistant serrait les moitiés avec une corde. La foule n'attendait que le moment; avec des cris d'ivresse et des rugissements de fauve, elle sautait à la curée, et chacun de travailler des ongles et du couteau; tous arrachaient un lambeau de chair palpitante, tous dépeçaient et déchiquetaient.
L'emploi du coutelas, observons-nous, témoigne encore d'un certain adoucissement de mœurs, car maintes hosties étaient déchirées à belles dents: témoin le chevreau qu'on lacérait vivant aux mystères de Bacchus Zagreus. Tout anciennement, c'était un homme qu'on mettait en lambeaux sur l'autel de Dionysos Omostès, Dionysos le Mange-Cru[414].
[414] Plutarque, Vita Themist., XIII; Pelopon. XXI.—Clemens, Cohortationes ad gentes.