[427] O'Donnell, Journal of the Asiatic Society of Bengal, 1865.


Longtemps les civilisés des alentours ne connurent les rites sanglants que par de vagues rumeurs. En 1836 seulement, Russell, témoin de ces atrocités, en informa officiellement le Directoire de la Compagnie des Indes. Mais comment abolir la monstrueuse coutume?

A l'origine, les habitants de la plaine immolaient, eux aussi, des mériahs aux divinités agricoles; mais la civilisation qui remontait le cours des fleuves, lentement refoula la cruelle pratique. Les Khonds du midi l'ayant déjà abandonnée au commencement du siècle, le haut pays restait inébranlable dans son orthodoxie. Les deux camps arboraient chacun l'étendard d'un membre du couple divin. Les abolitionnistes tenaient pour Boura, le Soleil, Créateur suprême, qu'ils disaient être en délicatesse avec son épouse et même avec le sexe féminin tout entier, qui aurait introduit dans le monde le mal et le péché. Les conservateurs, au contraire, prenaient parti pour la Terre, Mère universelle, professaient que l'effusion du sang mériah, nécessaire à la consolidation du corps politique, motivait l'agrégation en tribus, même l'existence des nations étrangères et de toute société humaine. La discussion s'échauffant, la rivalité s'accentuant, les congénères méridionaux prirent en abomination la coutume de leurs ancêtres. Qui avait assisté à l'une de ces tueries, passait pour contaminé par les effluves sanguins; aurait mis sa vie en danger, s'il se fût montré avant sept jours révolus. Les Solariens, fanatiques de Boura, n'eussent pas donné un coup de bêche pendant les cinq à six jours qui précèdent la pleine lune de décembre, époque à laquelle les Démétriens enterraient la chair mériah. Même ils établissaient des sentinelles sur la frontière, pour empêcher qu'un ennemi ne souillât leur sol en y apportant un fragment de cette substance vireuse. Le dieu Soleil n'aurait pas pardonné cette désécration du pays qu'il avait fait sien, se serait vengé par de terribles fléaux. Éventualité non moins dangereuse: les démons et divinités inférieures prenaient goût à cette nourriture, n'en voulaient plus d'autre:

«Nous avons, à Cattingya, une jungle très giboyeuse par les efflorescences salines dont tous les animaux se montrent friands. Voilà que, pour nous faire pièce, une tribu rivale y enfouit une charogne... Depuis, il n'y a plus eu de venaison que pour les chasseurs de Gourdapour, tandis que nous autres de Cattingya revenons toujours bredouille. Pourquoi? Parce que les démons favorisent ceux qui les ont mis en appétit de chair humaine!»

Là aussi fallait-il dire: «Laissez faire, laissez passer»? Fallait-il attendre que la civilisation croissante qui avait déjà supprimé les mériahs du Midi, les supprimât aussi dans le Nord? Il eût fallu patienter pendant des siècles, tout au moins pendant deux ou trois générations. Le gouvernement anglais, qui intervient directement pour tant de choses moins importantes, comprit qu'il devait agir en souverain. Interdire les sacrifices humains par ordre motivé, rien de plus facile en théorie. Mais on ne tarda pas à reconnaître que, pour avoir le dernier mot, la Compagnie aurait dû briser l'organisation civile et politique, détruire peut-être une partie de la nation; en tout cas, s'engager en une série de massacres et d'exécutions sommaires dont il était difficile de prévoir la fin. Le remède eût été pire que le mal. Le Conseil des Indes tâtonna quelque temps. Le premier acte systématique, inspiré par Macpherson, fut de reconnaître officiellement l'existence de ces tribus éparses, de leur faire savoir que l'administration de Calcutta s'instituait leur centre et les confédérait sous sa présidence, déclarait qu'à l'avenir il connaîtrait de leurs grosses affaires, querelles et différends. Cette fois-ci, l'autorité supérieure se montra bienveillante, autant que prudente et résolue; comprit qu'il ne suffit pas d'un règlement fiché au bout d'une baïonnette pour supprimer une religion. Elle envoya des troupes commandées par des officiers intelligents et hommes de bien,—on en trouve quand on veut les chercher. Dans cette élite, il faut en premier lien nommer Macpherson et Campbell, Taylor, Russell, Ricketts, Mac Viccar et Frye, qui, dans les années 1848-1852, opérèrent dans les districts les plus mal famés[428].

[428] Tels que ceux de Boad, Patna, Madji Désa, Tchina Kinnédi, Kalahandi, Maha Singui, Bourgui, Bissam Kattak, Goumsor, Rayabidji, Sourada, Tchounderpor, Godaïri, Loumbargan, Sirdapor et Boundari.

Remplissant avec tact sa mission vraiment civilisatrice, l'expédition évita le fracas et les brutalités. Réquisitionnant les victimes désignées pour de futurs sacrifices, elle délivrait des cinquante et des cent. Assez nombreuse pour écraser les résistances qui eussent pu se produire, la troupe cherchait à éviter les collisions; ce qui n'empêcha pas qu'elle n'eût parfois à montrer les dents, à se frayer un chemin de vive force. Le plus souvent, l'officier mandait les caciques, leur expliquait ce qu'il exigeait et pourquoi; ne lâchait prise qu'ils n'eussent juré:

«Que la terre me refuse ses fruits, que le riz m'étouffe, que l'eau me submerge, que le tigre me dévore, moi et mes enfants, si je viole l'engagement que je prends pour moi et mon peuple, de renoncer au sacrifice d'êtres humains!»

Dès qu'ils avaient prêté serment, on pouvait se tenir pour satisfait, car les Khonds n'ont qu'une parole. Par mesure de précaution, l'âge, le nom et le nombre étaient inscrits de tous les enfants et surtout de la progéniture poussiah, serfs et esclaves qu'on eût pu substituer aux mériahs en titre. Il était annoncé que les années suivantes on viendrait prendre des nouvelles. Pour mettre les consciences à l'aise, Campbell accepta gaiement que le Gouvernement et tous ses fonctionnaires fussent, devant le Ciel et la Terre, déclarés responsables de la cessation des sacrifices; il se prêta à un sacrement solennel par lequel était détourné sur sa tête le courroux de tous dieux, de toutes déesses. Seulement, pour se montrer plus puissant que leur Olympe, il mit un jour la main sur quelques idoles, réputées redoutables entre toutes, et les fit écraser, comme malfaiteurs, sous les pieds des éléphants porteurs de bagages. Le dernier acte—non le plus facile—fut de rassurer les mériahs. Pour quelques-unes qui, pâles et tremblantes, se réfugiaient à son camp, traînant un bout de chaîne, ou portant les marques de fers aux poignets et aux chevilles, précautions significatives du supplice qui se préparait, la plupart des victimes fuyaient les libérateurs, se cachaient derrière les meurtriers. On leur avait fait accroire que l'étranger les réservait à des supplices plus affreux que l'immolation à Tari: être martyrisées pour que le sang, répandu goutte à goutte, ramenât l'eau dans les étangs desséchés de la plaine; être dévorées par des tigres sacrés qu'aurait entretenus la reine des Indes. Elles ne revenaient pas de leur étonnement quand on les déclara libres de rester ou de s'en aller. Quelques-unes furent colloquées à de jeunes chefs et à d'ambitieux personnages, sous l'engagement tacite que le gouvernement favoriserait leurs maris. Celles qu'on plaça dans les écoles des missionnaires furent mariées à des convertis protestants; mais on remarqua qu'elles ne tournèrent qu'à demi-bien; les instituteurs leur reprochaient le caprice et l'insubordination, la paresse et la gourmandise. On en vit qui prirent la fuite, retournèrent dans leurs villages, déclarant que vivre avec des étrangers leur était insupportable et qu'elles préféraient être égorgées par leurs proches. Croirait-on que des ambitieuses se dépitaient, regrettant la superbe chance qu'elles auraient eue de passer déesses! Nombre de mériahs étaient déjà femmes et mères. L'idée qu'il faudrait abandonner leur famille les désespérait; mais il fut annoncé que l'union de chacune avec son amant serait déclarée mariage valide. Sitôt la décision prise, on en vit surgir plusieurs qui s'étaient dissimulées. La perspective d'être immolées, tôt ou tard, les effrayait moins que la certitude d'être enlevées, immédiatement, à leur entourage et à leurs affections. Pauvres créatures qui se résignaient à une mort affreuse pour jouir d'un peu d'amour et de maternité! Elles avaient accepté leur sacrifice, convaincues, elles aussi, que leur immolation était d'effet salutaire, et que leur sang rejaillirait en bénédiction sur la communauté.