Quant aux djannis et patours, ébranlés, mais non convaincus, ils eussent volontiers résisté jusqu'au bout; mais que répondre à la puissante argumentation des canons et mousquets? Cela se voyait assez, Loha Soleil, Boura, Seigneur des armées, n'étaient pas de taille à lutter contre un colonel anglais. Il avait donc fallu céder.
Céder... on plutôt transiger. Car la religion, même chez des sauvages, ne s'avoue jamais battue. L'Église montre les dispositions les plus pacifiques, le tempérament le plus conciliant, dès qu'elle rencontre des gens décidés à passer outre; elle est alors admirable dans les compromis, ingénieuse à trouver des accommodements avec le ciel. Envers les violents, elle a des trésors d'indulgence, leur laisse «ravir le ciel», mais envers ceux qu'elle soupçonne de faiblesse, son arrogance ne connaît pas de bornes; envers les vaincus, elle ne connut jamais la pitié.
Quand ils se virent refoulés par les canonniers et carabiniers, les théologiens khonds firent la découverte opportune que Tari avait recommandé, mais non point commandé, qu'on lui apportât des victimes humaines, et que d'autres offrandes, singes, guenons ou cochons sauvages, lui conviendraient presque aussi bien. Ils s'aperçurent, au bon moment, que la chair mériah est supérieure aux autres relativement, mais non pas absolument; que la tête d'un homme vaut plus qu'une dizaine de têtes bovines, moins qu'une centaine. On pouvait donc s'arranger.
Longtemps l'immolation d'une personne constitua l'acte suprême des religions, le moyen d'acheter la faveur des pouvoirs célestes ou infernaux—autant qu'on peut les distinguer. Mais la foi faiblit à mesure qu'augmentèrent les connaissances. La pitié s'en mêla. L'agriculteur découvrit que, pour avoir la pluie en son temps, il importait peu de verser sur l'autel du dieu des Nuages le sang d'un enfant ou d'un agneau; et dès lors il préféra sacrifier le petit d'une brebis que son propre fils. Cependant il était encore loin de soupçonner que, sang ou pas de sang, il n'en pleuvait ni plus ni moins. Force fut aux représentants de la divinité de prendre leur parti de la découverte intempestive et d'accepter les modifications qu'elle imposait. Ne pouvant autrement, ils se résignèrent, hélas! Dès qu'un prêtre accepta un taureau, dès qu'il laissa donner des béliers aux lieu et place d'un homme, la fiction se substitua à la réalité, l'orthodoxie s'en alla à vau-l'eau. Des substitutions, toujours plus hardies, marquèrent le déclin, mesurèrent la dégénérescence du dogme. A se laisser marchander, les dieux se virent floués et trichés; on rogna leur part jusqu'à ne plus laisser qu'une misère. Aux dieux indous, du temps qu'ils étaient encore cousins de Tari et de Loha, on sacrifiait aussi des mériahs, beaucoup de mériahs, mais avec le temps on remplaça l'homme par le cheval, le cheval par le taureau, le taureau par le bélier, le bélier par le chevreau, le chevreau par des poulets, les poulets par les fleurs, beaucoup de fleurs. «Trop de fleurs!» s'écriait Calchas. Jadis, au Pouroucha Médha, on servait un magnifique banquet, cent quatre-vingt-cinq personnes[429], pas une de moins: hommes et femmes, garçons et filles dans la fleur de l'âge. Mais les réformes survenant, on attacha, comme par devant, les victimes au poteau; puis, au milieu des litanies en l'honneur de Narayana immolé, le sacrificateur brandissait un couteau, tranchait les liens des captifs, puis, à la divinité affriandée servait, quoi? du beurre fondu, maigre régal! De même les Perses en arrivèrent à présenter au génie du Feu, non le taureau stipulé, mais un poil, un seul poil, montré de loin. Les Slaves substituèrent aux égorgements d'hommes l'offrande de simples jouets, de quelques odeurs. Les Chinois, toujours ingénieux, incinéraient des bonshommes en papier. Semblablement, les Romains s'étaient engagés à fournir, tous les ans, un festin de trente hommes au Tibre; ils lui servirent autant de mannequins en osier. Ils avaient promis des biches, qu'ils vinrent à remplacer par des brebis, mais en spécifiant nettement qu'elles étaient appelées «biches»[430]. Ailleurs, au lieu de têtes humaines, on piqua aux lances des noix de coco, des têtes d'ail ou de pavot. Aux fêtes carillonnées de nos villages, les marmots et jeunes rustres—dernière dérision—se régalent de pâtisseries figurées dont ils ignorent parfaitement l'origine. D'un terrible rituel innocent souvenir.
[429] Yadjour-Véda.
[430] Festus, de Verborum significatione. Cervaria.
Les djannis ne pouvaient nier que leur Tari ne fût déjà coutumière de transactions. Elle avait déjà permis à la Fête des Semailles la substitution d'un buffle à un homme. Les Démétriaques de Kalahandi faisaient choix d'un joli veau qui devenait propriété communale. Sitôt sevré, laissé libre autant que le cheval destiné, par les brahmanes, au sacrifice de l'Açvamedha, il trouvait toujours ouverte la porte de son étable, vaguait par les champs, gambadait dans les jardins, paissait les orges, broutait les légumes, dévastait les potagers. Les cultivateurs ne le rencontraient que pour le choyer et le caresser, lui donner des friandises; il avait tout à son contentement. Devenu beau taureau, il était conduit au sanctuaire de la déesse.
Des vases rangés autour de l'autel contiennent les échantillons de semences qu'il s'agit de rendre fécondes. Tandis que l'animal les renifle, donne de la langue par-ci par-là, un coup bien asséné le tombe; on l'égorge, et dans sa bouche on passe une jambe de devant; manière de montrer que la pieuse bête s'est apportée elle-même en sacrifice. La carcasse est promptement débitée par les paysans; chacun se saisit d'un rogaton qu'il court enterrer dans son clos. On met à part le sang et les entrailles, sur lesquels débris on casse des cruches et on déverse des victuailles à pleines marmites.