Le lendemain, les laboureurs se rangent devant les grains mis en tas, et, dans le monceau chacun plonge le fer de sa charrue, afin de lui communiquer des vertus prolifiques. S'annonce alors par de bruyants claquements de fouet un djanni, appelé Pot Radj, du même nom que le Faune qu'il est censé représenter. Il apporte un chevreau, la «victime de l'araire», hari mériah, l'égorge en un tour de main, mélange sa chair avec celle du taureau tué la veille, met cette viande dans un panier. Du milieu des laboureurs surgit alors un homme nu, qui saute sur la corbeille, s'en empare et s'esquive. La foule se précipite après. A grandes enjambées et avec de bruyantes vociférations on fait le tour du village, tandis que le coureur jette à droite et à gauche les morceaux qu'il déchire entre les dents; il appelle à la curée les démons, auxquels, de leur côté, les paysans font largesse de brebis et poulets. Sabre dégainé, les Païks veillent à ce que nul étranger ne dérobe la moindre bouchée, car il suffirait d'une bribe pour escamoter les mérites du coûteux sacrifice. Ce n'est pas tout. Au retour de l'expédition, la multitude s'empare de premier taureau qu'elle rencontre, l'abat, et tous les ayants droit en prennent leur part.
Pendant les deux premiers jours, les offrandes ont été présentées au nom de la communauté, mais, aux troisième et quatrième, les particuliers sont libres de capter par des présents, faits en leur propre et privé nom, les faveurs spéciales de Tari et de telles autres divinités champêtres qu'ils jugent opportun. On ne s'y épargne point et il n'est pas rare de voir une grosse bourgade sacrifier quatre à cinq douzaines de bœufs, des brebis par centaines, dont on empile les têtes en deux monceaux. Et alors les femmes qui ont fait des vœux, de dépouiller leur mince costume, et entourées d'amies, de courir nues par les places et par les chemins. Elles sautent et dansent, agitent des ramées, brandissent des feuillages. Les unes veulent être rendues fécondes en même temps que la Terre, et les autres remercient la déesse qui les a rendues mères.
Remarquons en passant, et sans entrer plus avant dans la matière, que les rites agricoles marquent une certaine prédilection pour la nudité des célébrants. Ainsi, aux environs de Madras, une fête annuelle rassemble des myriades de pèlerins, qui égorgent des troupeaux entiers, et quand l'air est épaissi par les vapeurs du sang, ils se déshabillent, processionnent en secouant des rameaux verts, puis vont se baigner.—De même, les Dodoles slaves sont promenées par les champs, vêtues seulement de frondes et de fleurs.—Une légende de Tchamba, près Amrétsir, raconte que l'eau se refusait obstinément à couler dans un canal que l'on venait de creuser. Les sages décidèrent que, pour mettre en mouvement l'artère d'irrigation, il était indispensable que la plus belle et la plus vertueuse princesse de la maison régnante consentît à se faire couper le cou. La généreuse fille accepta de grand cœur. Mais ce ne fut là que son moindre mérite, il lui fallut aussi se résoudre à courir nue dans le lit du canal, en spectacle à la foule assemblée. Vingt-cinq siècles plus tard, le seigneur de Coventry n'en demanda pas tant à l'illustre Lady Godiva. Mais revenons à nos Khonds.
Au cinquième et dernier jour, grande procession des fidèles se rendant, musique en tête, au temple de Pot Radj pour assister à un acte de haute liturgie, un vrai mystère.
Sous l'autel est caché un agneau que le prêtre officiant fait semblant de chercher. Il ne manque pas de le découvrir, fait claquer son fouet,—sans doute en imitation du tonnerre,—et du manche toucha la bête, l'insensibilise par des passes magnétiques. Dès que ses membres sont rigides, il met les quatre pieds sur une main, sautille et tourne autour du l'autel. Après quelques minutes de cette manœuvre, il dépose la victime sur la pierre. A ce moment, les assistants se jettent sur lui, le renversent, lui attachent les mains derrière le dos, puis le poussent dans une ronde. Tous y prennent part en criant. Les musiciens tambourinent à tour de bras. Excité, autant et plus que les autres, le djanni roule des yeux, hérisse le poil. Son Dieu l'envahit; Pot Radj, incarné en sa personne, bondit sur l'agneau stupéfié, le saisit entre les dents, le secoue, l'attaque à la gorge, le fait expirer sous les morsures. Il s'arrête alors, souffle et reprend haleine, mais pour fouiller dans les entrailles déchirées, y plonger la tête à plusieurs reprises et la retirer dégouttante de sang. Satisfaits maintenant, les assistants s'emparent du cadavre lacéré et l'enterrent au pied de l'autel. Ils se rappellent alors que devant Tari sont empilés des grains et semences, des chairs et ossements, les têtes de nombreuses victimes. Et tous, à quelque caste qu'ils appartiennent, de se précipiter sur le tas, de se disputer les débris, chacun pour son champ et son jardin. L'énergumène s'est enfui dans la jungle, ne reparaît de trois jours. Ce n'est encore que la scène avant-dernière.
Pour clore, les villageois portent en triomphe, autour de leurs cultures, l'image de la déesse et la tête du taureau premier immolé. D'ordre, de décence, rien: plus on est fou, plus la Terre sa met en joie et en vigueur. Feu croisé de mots piquants, de propos plus que lestes, de gestes obscènes, de moqueries et railleries. Aux Lénées de Dionysos, les vignerons tenaient le haut bout: ici, les bergers mènent le charivari. Ils tiennent à dire leur mot sur les affaires au moment. Avec une verve endiablée, ils éclaboussent tout le monde et son père, prennent à partie les notables, les autorités, n'épargnant même pas la déesse. De leur côté, les Asadis, danseuses et prostituées attachées au culte, assaillent les citoyens les plus graves et les plus respectables, houspillent brahmanes et lingayats, sautent à califourchon sur les épaules des zémindars. Après les émotions de la mériah immolée, après le spectacle des égorgements, après les pleurs et les cris, après tant de sang répandu, il faut de larges rires, des esclaffements bruyants et sonores. L'âme surmenée ne reprend son équilibre qu'en passant par une agitation en sens contraire. C'est ainsi que la folle bande arrive jusqu'à la chapelle sacrée au dieu Terme, où l'on enterre la tête du taureau. Le lendemain des saturnales, il n'y paraît plus, et chacun de vaquer à ses occupations accoutumées.
CONCLUSION
Ainsi les mériahs pouvaient, hier encore, être observées sur place, débris vivant d'une religion préhistorique. Les évolutions par lesquelles l'humanité a passé dans le temps se répètent dans l'espace. Dans les replis et recoins du labyrinthe que forment les montagnes et les vallées, avec leur multiplicité de climats et d'expositions, sous l'action des vents secs ou humides, la flore intellectuelle des périodes antérieures se retrouve éparse, mais assez complète. Les siècles se survivent, se pénètrent les uns les autres. La petite goutte de rosée, la plus petite, reflète tout un paysage, de même notre individu, de mince durée pourtant, peut assister à la longue procession des âges, se faire contemporain des temps écoulés et des périodes futures:—il n'y a qu'à voir et regarder autour de soi, il n'y a qu'à comprendre.