Mais avec une ou plusieurs familles claquemurées en un étroit espace, sans ventilation par portes ni fenêtres, au milieu d'une accumulation multiple: herbes, viandes pourrissantes, poissons qui aigrissent, huile rance, débris et déchets de toute nature, que devient, que peut devenir la propreté? Ces huttes que nous ne pouvions trop admirer quand elles venaient d'être terminées, et qui, du dehors, nous plaisaient si bien par leur forme ovoïde et leur blancheur immaculée, et vues de dedans, par la lumière pâle et suave qui les traverse; ces huttes, à peine habitées, ne sont plus que des bouges infects, ignobles réceptacles d'immondices. Notoirement sales et malpropres, les Inoïts prennent à l'occasion un bain de vapeur; mais, en temps ordinaire, ils éprouvent une répugnance insurmontable à l'endroit des ablutions, préjugé dont on devine les résultats au milieu d'une agglomération de digestions en travail. Par suite des ordures et du manque d'air, l'intérieur des huttes répand une puanteur presque insupportable, à laquelle contribuent des sacs de peaux; la viande attend pendant plusieurs mois, se faisande de la belle manière. A l'entour, le sol est jonché d'innombrables ossements de morses et de veaux marins, mêlés à des lambeaux infects, à des crânes de chiens, d'ours et de rennes, même à des débris humains.

Le mobilier de ces demeures est à l'avenant. Ross décrit les outils et instruments comme mesquins à l'extrême: traîneaux non pas en bois, mais en os, lances qu'appointe la dent du narval[33], pauvres couteaux dont la lame est incrustée de fer météorique[34], parfois à l'état de minerai.

[33] Monodon monoceros.

[34] Pallas.

«Un Esquimau, ayant entendu sonner une pendule dans un établissement danois, demanda si les montres parlaient aussi. On lui présenta une montre à répétition:

—Demande l'heure toi-même!

—Madame et très excellente personne, serait-ce un effet de votre bonté de vouloir bien me dire l'heure?

On pressa le bouton, et... «Trois heures un quart», fit la montre.

—C'est bien cela, répondit le brave homme. Madame, je vous suis fort obligé.»

Particularité des Itayens: ils ne connaissaient les arcs et les flèches que de nom, bien que les autres Inoïts soient d'habiles archers, et même que plusieurs aient appris à manier adroitement le fusil.

Autre observation importante: Ces Itayens n'ont aucune espèce de bateaux. Ross n'en revenait pas. Comment une population du littoral maritime, comment une population de pêcheurs peut-elle être dénuée des moyens de navigation qu'on possède dans le voisinage? Comment n'ont-ils pas imité un instrument nécessaire, un instrument des plus simples, au moins en apparence, et qu'ils connaissent de vue ou par ouï-dire?

Kane confirme ce renseignement, dit qu'ils ne connaissent les kayaks que par tradition, bien que les Esquimaux comptent parmi les plus hardis marins, les plus experts canotiers, et que leur existence soit tellement liée à la mer que la barque constitue leur unité sociologique. Dans un village hyperboréen, on compte les barques, comme ailleurs on compte les feux: tout chef de famille doit être maître de bateau.—«Si les Itayens avaient des barques, observe Bessels, ces pauvres gens poursuivraient les bandes de narvals, se livreraient à de fructueuses pêches, s'épargneraient des famines longues et cruelles. Et quand ils sont à bout de ressources et réduits à la dernière extrémité, ils feraient mieux qu'attacher leurs traîneaux les uns aux autres, les lancer à l'eau, système dangereux autant qu'incommode...» Notre observateur ne s'explique ce manque de bateaux que par l'hypothèse d'une dégénérescence: la peuplade, mieux lotie autrefois, aurait connu l'art de la navigation; pour une cause ou une autre, elle l'aurait désappris.

Cette insouciance extraordinaire semble dépasser le vraisemblable, chez des gens qu'on ne voit en aucune autre matière se montrer plus stupides que leurs congénères et proches voisins. Jusqu'à mieux informé, et sans prétendre trancher la difficulté qui embarrassait des observateurs aussi fins que Ross et Bessels, nous adoptons l'explication suggérée par Rink. Tout au nord, dit-il, la mer est gelée trop souvent pour que les bateaux et kayaks y soient de profitable usage. Poussant très loin la division du travail, les Itayens se seraient jetés exclusivement dans les pratiques de la chasse, négligeant celles de la pêche, estimant, peut-être à tort, qu'ils perdraient leur temps à la construction et la manœuvre difficiles des kayaks, baïdarkas et oumiaks.

Très pratique dans son genre, le costume des Inoïts est même susceptible d'élégance,—demandez plutôt aux officiers et matelots qui ont eu l'honneur de danser avec de coquettes Groenlandaises. A première vue, il paraît de coupe identique pour les hommes et les femmes, mais ces dernières l'allongent en forme de queue, et le garnissent d'un plus large capuchon où la mère loge son petit qui s'y blottit confortablement, à moins qu'elle ne le fourre dans une de ses bottes. Le surtout[35], fabriqué avec des intestins de phoque, égale en imperméabilité nos meilleurs caoutchoucs, et les surpasse en légèreté. En certaines localités, le sexe masculin adopte un vêtement de plumes, le féminin, de fourrures; ailleurs, l'habit est double: plume par-dessous, poil par-dessus. Les jeunes personnes portent des bottes de peau souple et douce, tout blanches, les mariées des bottes rouges. Pour indiquer leur tribu, les hommes se taillent les cheveux, et les femmes se font à la figure des tatouages spéciaux[36].