G. CHAMEROT, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

19, RUE DES SAINTS-PÈRES, 19

1885


PRÉFACE

L'ethnographie, science nouveau-née, nous la comprenons comme la psychologie de l'espèce, la démographie étant une physiologie et l'anthropologie représentant une anatomie en grand.

La démographie et l'ethnologie étudient les grands faits de la nutrition et de la reproduction, de la natalité et de la mortalité, l'une dans l'homme physique, l'autre dans l'homme moral. La démographie compare les données statistiques, les met en série, trouve leurs accords et contrastes, découvre mainte modalité de la vie, inconnue ou mal connue jusque-là. Faisant des grands chiffres un instrument de précision, elle a, comme les pythagoriciens, pris pour devise: Numero, pondere, mensurâ. L'ethnographie, elle aussi, a ses grands nombres: les mœurs et coutumes, les croyances et religions. Des tribus, peuples et nations, des siècles et encore des siècles, telles sont les quantités sur lesquelles elle opère; quantités algébriques, mais concrètes. Un usage, adopté par des millions d'hommes, et continué pendant des milliers d'années, vaut, en définitive, les milliards d'individus qui l'ont pratiqué. Plusieurs de ces supputations aboutiraient à d'énormes chiffres, dignes de ceux que l'astronome et le géologue manient avec tant d'aisance.

On s'est trop habitué à regarder dédaigneusement, du haut de la civilisation moderne, les mentalités du temps jadis, les manières de sentir, d'agir et de penser, qui caractérisent les collectivités humaines antérieures à la nôtre. Que de fois on les bafoue sans les connaître! On s'est imaginé que l'ethnologie des peuples inférieurs n'est qu'un amas de divagations, un fatras de niaiseries;—en effet, les préjugés paraissent doublement absurdes quand on n'en a pas la clef;—on a fini par croire qu'il n'y a d'intelligence que la nôtre, qu'il n'y a de moralité que celle qui s'accommode à nos formules. Nous avons des manuels d'histoire naturelle qui, divisant les espèces animales et végétales en deux catégories, les utiles et les nuisibles, affirment qu'en dehors de l'homme n'existe ni raison ni conscience; reprochent à l'âne sa stupidité, au requin sa voracité, et au tigre sa fureur. Mais qui sommes-nous donc pour le prendre, de si haut, vis-à-vis des faiblesses intellectuelles et morales de ceux qui nous ont précédés? Qu'on veuille bien y prendre garde, ces erreurs qu'a traversées le genre humain, ces illusions par lesquelles il a passé, portent leur enseignement. Elles ne sont point des monstruosités, issues dans le vide, par l'effet du hasard; des causes naturelles les ont produites en leur ordre naturel,—disons-le,—en leur ordre logique. En leur temps, elles furent autant de croyances, qui passaient pour très bien motivées. Résultant de la disproportion entre l'immensité du monde et l'insignifiance de notre personnalité, elles témoignent d'un persévérant effort, marquent l'évolution et l'adaptation de notre organisme à son milieu: adaptation toujours imparfaite, toujours améliorée. La série des superstitions n'est autre chose que la recherche de la vérité à travers l'ignorance. Les lunettes, le télescope, le microscope, l'analyse spectrale, autant de corrections à l'insuffisance constatée de notre appareil visuel. Il n'y aura compréhension exacte de la réalité que par la connaissance raisonnée des divagations antérieures; la science de l'optique intellectuelle est à ce prix.

Nos institutions, non plus, ne sont pas le produit d'une génération spontanée. Elles dérivent de l'âme humaine qui ne cesse de les façonner et de les modifier à son image. Chacun travaille à cette œuvre, chacun pendant sa génération, puis son souffle s'éteint. La poussière que nous avons animée garde notre souvenir aussi longtemps que le flot conserve le reflet de ses rives. Tout notre être semble s'engouffrer dans l'oubli. Cependant, nous nous survivons par ce qui subsiste de l'action, inconsciente le plus souvent, que nous avons exercée dans la conservation et la transformation du milieu. Les passions qui nous ont fait vibrer, nos craintes et nos espoirs, nos luttes, nos victoires et nos défaites ont laissé des traces d'une inconcevable ténuité. Leur accumulation, indéfiniment répétée par la multitude de nos semblables, constitue, de siècle en siècle, les lois et les codes, les religions et les dogmatiques, les arts et les sciences, et, finalement, les différents types de société. Nous ne faisons pas moins que les infusoires, dont les débris se concrètent en rochers, s'amoncellent en massifs montagneux. A ce point de vue, l'ethnologie se rapproche de la paléontologie. Au siècle dernier, de Brosses disait déjà avec une netteté parfaite:

«Pour bien savoir ce qui se passait chez les nations antiques, il n'y a qu'à savoir ce qui se passe chez les nations modernes, et voir s'il n'arrive pas quelque part sous nos yeux quelque chose d'à peu près pareil.»