Combien souvent on a répété la parole profonde: «Voyager dans l'espace, c'est aussi voyager dans le temps!» En effet, tels rites inexpliqués, telles coutumes, dont ceux qui les pratiquent n'ont jamais soupçonné le sens, ont, dans leur genre, le même intérêt qu'aurait, pour l'archéologue, le désenfouissement d'une cité lacustre; pour le zoologiste, la découverte d'un ptérodactyle barbotant en un marais d'Australie.
L'intelligence est partout semblable à elle-même, mais ses développements sont successifs; lentement, pas à pas, l'humanité gravite vers la raison. Tôt ou tard, il sera constaté que les idées portent leur âge, que les sentiments varient par la forme et le degré. Une science future classifiera les imaginations même bizarres, dira comment se forment les fantaisies déraisonnables, mettra leur date aux préjugés et superstitions, fossiles dans leur genre.
Telle a été la pensée maîtresse du livre. Expliquons-nous maintenant sur la méthode suivie et les procédés employés.
Il s'agissait de tracer des portraits fidèles, de ne pas les pousser à la charge, de ne pas les enjoliver non plus. Néanmoins, nous sommes obligé de reconnaître qu'ils laissent une impression un peu plus favorable que celle qui résulterait de la fréquentation quotidienne des originaux. Mais il ne pouvait guère en être autrement.
A tout civilisé les non-civilisés commencent par répugner. Le préjugé est très défavorable aux sauvages. Les sujets qui s'exhibent comme tels, dans nos foires, s'évertuent à représenter le type vulgaire, partant officiel. Pour s'exprimer en «langue payenne», ils crachent, toussent ou éternuent des sons rêches et criards, ne disent en français qu'inepties et grossièretés. Leurs danses? des contorsions, des mouvements baroques et grotesques. Leurs repas? écarteler un lapin, mordre dans une poule vivante. Nul voyageur ne rencontra pareils poussahs. A mesure que l'investigateur apprend la langue des indigènes, qu'il entre en leurs idées et manières de sentir, il cesse d'être un étranger au milieu d'étrangers. Il voit s'éclairer l'aspect de ces hommes tatoués, nus ou demi-nus, s'égayer la peau obscure, et finalement, il découvre que les sauvages lui paraissaient d'autant plus sauvages qu'il les connaissait moins; que sa répulsion était faite d'ignorance. Au dernier siècle, on se connaissait si peu, même entre habitants de la même île, que nombre de bourgeois londoniens prenaient les montagnards d'Écosse pour autant de brigands et d'affreux cannibales.
Nous avons, à l'occasion, signalé maintes pratiques absurdes et barbares, mais sans nous y appesantir, par le motif que la sottise engendre l'ennui, que la cruauté provoque bientôt le dégoût. Nous avons pensé que, sans aucun parti pris d'optimisme, on devait, de préférence, s'étendre sur les manifestations de l'intelligence naissante, sur les efforts vers une moralité supérieure. Voyez les historiens grands et consciencieux, tels que Michelet: en racontant un peuple, ils insistent moins sur ses basses œuvres que sur les hautes; ils le jugent sur ses nobles aspirations et non point sur les agissements ennuyés de la vie quotidienne. Il est certain que dans l'humanité, comme dans l'animalité et parmi les plantes, les individus le mieux développés représentent leur espèce plus exactement que tous autres; ils montrent ce dont elle est ou serait capable en ses développements ultérieurs. Mais la question est déjà jugée. Quelle est la règle dans toutes les expositions, notamment dans celles de l'art et de l'industrie? «—N'admettre que les meilleurs modèles, que les plus beaux échantillons.»
Allons plus loin. Ces primitifs sont des enfants, avec l'intelligence de l'enfant. Or, de l'enfant à l'adulte, la distance s'exprime en années; même de la brute à l'homme, les degrés se mesurent. L'intelligence enfantine n'est pas en tout point inférieure à la raison adulte. Combien souvent les pères, combien souvent les mères, admirent la naïveté du premier âge, ces idées originales, ces boutades dont la profondeur déconcerte, cette fraîcheur de sensation, ce charme souriant et imprévu! Les peuples naissants ont aussi des lueurs soudaines, des inspirations de génie, une conception héroïque, des facultés d'invention, que depuis longtemps ont perdues les nations dans la force de l'âge. Et celles sur le déclin, les civilisations byzantines? Voyez ce chef branlant, cette démarche hésitante, ces béquilles: la règle, la tradition, le convenu, elles ne veulent sortir de là. Tant pis pour celui qui ne comprend plus la jeunesse, et qui ne daigne pas regarder les aurores intellectuelles!