Voilà ce que nous avions à dire sur les Esquimaux du nord, en prenant pour point de départ le village d'Ita. Nulle peuplade n'a meilleur droit à des études patientes et consciencieuses. Elle ne compte, il est vrai, qu'une centaine d'individus, n'emplit qu'une demi-douzaine de bouges et tanières, mais leur hameau est littéralement au bout de la terre, et ses habitants, sentinelles perdues dans les neiges et les glaces, sont à la fois les derniers du monde habité et les plus primitifs des hommes.


LES INOÏTS OCCIDENTAUX

NOTAMMENT LES ALÉOUTS

A la presqu'île d'Alaska fait suite, du 51e au 60e degré latitude nord, l'Archipel Aléoute ou Kourile que Béring découvrit en 1741. De là, s'il faut en croire le romancier Eugène Sue, le Juif Errant serait parti pour courir les aventures qui ont passionné une génération littéraire. Le groupe se compose d'une soixantaine d'îles et d'écueils, qui semblent autant de pierres qu'Ahasvérus, le grand voyageur, aurait jetées à travers le gué de la Mer Kamtschadale, pour passer d'Asie en Amérique. Ounimak, la plus considérable, couvre cinq à six mille kilomètres carrés, soit la cinquième partie de la surface totale de l'archipel. D'âpres rochers, d'abord difficile, lui donnent un aspect sombre et désolé. Les paysages de l'intérieur sont à peine moins sévères: dans leurs eaux noires des étangs et tourbières réfléchissent de puissants rochers granitiques; un sol raviné, des laves, en vastes amas, parlent cataclysmes géologiques et commotions violentes. Par ces latitudes passe la ligne des grands volcans boréaux. A leurs sommets, couverts de neiges éternelles, quelques cratères fument sans discontinuer, d'autres éclatent par intervalles. Les vestiges d'éruptions se rencontrent à chaque pas; partout on trouve des rochers noircis par le feu. Toute la partie continentale du district d'Ounalaska est traversée par une chaîne de monts élevés, parmi lesquels neuf bouches éteintes. Les feux souterrains ont bouleversé l'île Ounimak, où le Chichaldin, haut d'environ 3,000 mètres, jette encore des flammes, par accès. En décembre 1830, au milieu de foudres et de bruyants tonnerres, il se couvrit d'un brouillard épais, et quand l'obscurité se dissipa, il avait changé de forme. Toutefois, les effets volcaniques ont perdu de leur intensité, depuis le temps que se combattaient les montagnes:

«Un jour les monts d'Ounimak et d'Ounalaska luttèrent pour la prééminence. Ils s'entre-lancèrent pierres et flammes. Les petits volcans ne purent tenir contre les grands, sautèrent en éclats et s'éteignirent à tout jamais. Il ne resta que deux pics, le Makouchin d'Ounalaska et le Retchesnoï d'Ounimak. Le feu, les pierres et les cendres exterminèrent tous les êtres animés, tant l'air était suffocant. Le Retchesnoï succomba; et quand il vit sa défaite, il rassembla ce qui lui restait de forces, enfla, éclata et s'éteignit. Le Makouchin victorieux s'assoupit, et maintenant il n'en sort plus qu'une petite fumée de temps en temps[63]

[63] Venslaminof.

Le climat, de caractère maritime, n'est pas chaud, ni très froid non plus, mais d'une humidité calamiteuse. Le thermomètre que Wiljaminof observait à Ounalaska oscillait entre 38 degrés, la température moyenne étant de +4°. La saison, vraiment belle, ne dure que dix semaines, de mi-juillet à fin septembre. Déjà en octobre tombe la neige, qui ne fondra qu'en mai. Dans les îles méridionales, les plus longues pluies tombent au printemps; Sitka compte parmi les endroits les plus mouillés du globe. De longs brouillards d'automne[64].

[64] Von Kittlitz.

En été foisonnent herbes et broussailles, mais le soleil n'arrive pas à faire pousser des arbres, sauf sur les îles rapprochées de la terre ferme, où abondent les trembles et bouleaux, et aussi les cyprès, pins et sapins. Les céréales qu'on voulait introduire n'ont pas mûri. Les choux, les pommes de terre et divers légumes, rémunérèrent les soins des colons étrangers, toutefois les indigènes ont toujours dédaigné de cultiver la terre, n'ont aucun goût pour ce travail. Des fleurs, il y en a, mais dépourvues de parfum; les baies ne manquent pas non plus, mais aqueuses et insipides. Les poules importées ont dû se faire à manger du poisson; aussi leurs œufs puent le pourri et semblent emplis d'huile de foie de morue.