[75] Kagsse, kagge, karrigi, kachim, kogim, dont on a fait casine ou cassine, iglous, oulaas, iourte, etc.
[76] Dans les deux Amérique, la Malaisie, l'Inde, l'Indo-Chine.
A la grande question qui, en ethnologie, se pose aux détours de route: «L'individu est-il antérieur à la société, ou la société est-elle antérieure à l'individu?» la réponse semblait naguère des plus faciles, et l'on répétait couramment la leçon officielle: le premier individu se dédoubla en mâle et femelle, et du premier couple, créé superbe et vigoureux, intelligent et beau, naquit la première famille, laquelle s'élargit en tribu, puis en peuples et nations. La doctrine s'imposait par son apparente simplicité, semblait inspirée par le bon sens. Mais la géologie et la paléontologie aidant, on s'aperçut qu'il fallait reléguer parmi les contes de fées la théorie d'un homme surgissant au milieu du monde, à la manière d'un Robinson abordant son île déserte. En dehors de ses semblables, l'homme est homme, autant qu'une fourmi est fourmi indépendamment de sa fourmilière, autant qu'une abeille reste abeille quand elle n'a plus de ruche. Ce qui advient de l'homme isolé, on le voit dans les prisons cellulaires inventées par nos philanthropes. Donc, jusqu'à preuve du contraire, nous supposerons que nos ancêtres débutèrent par la vie collective, qu'ils dépendaient de leur milieu autant et plus que nous. Contrairement à l'idée que l'individu est père de la société, nous supposons que la société a été mère de l'individu. La demeure commune nous paraît avoir été le support matériel de la vie collective et le grand moyen des premières civilisations. Commune était l'habitation, et communes les femmes avec leurs enfants; les hommes chassaient même proie et la dévoraient ensemble à l'instar des loups; tous sentaient, pensaient et agissaient de concert. Tout nous porte à croire qu'à l'origine le collectivisme était à son maximum et l'individualisme au minimum.
N'abandonnons pas le sujet sans mentionner une observation importante qui s'y rattache: chez nos Hyperboréens, comme chez nombre de primitifs, tels que les Tatars et la plupart des nègres, la construction des demeures est, en principe, l'affaire des femmes qui font toute la besogne, depuis les fondements jusqu'au faîte, les maris n'intervenant que pour apporter les matériaux à pied d'œuvre. Le fait avait été souvent signalé, comme prouvant l'indolence insigne de ces mâles incultes, qui rejettent les gros ouvrages sur leurs compagnes plus faibles. Nous préférons y voir un argument en faveur de l'hypothèse que le premier architecte a été la femme. A la femme, pensons-nous, l'espèce est redevable de tout ce qui nous fait hommes. Chargée des enfants et du bagage, elle établit un couvert permanent pour abriter la petite famille: le nid pour la couvée fut peut-être une fosse tapissée de mousse; à côté, elle dressa une perche avec de larges feuilles, étagées par le travers; et quand elle imagina d'attacher trois à quatre de ces perches par leurs sommets, la hutte fut inventée, la hutte, le premier «intérieur».—Elle y déposa le brandon qu'elle ne quittait pas, et la hutte s'éclaira, la hutte se chauffa, la hutte abrita un foyer.—N'a-t-on pas dit Prométhée le «Père des hommes», pour faire entendre que l'humanité commence avec l'emploi du feu? Or, quelle qu'ait été l'origine du feu, il est certain que la femme a toujours été la gardienne et la conservatrice de cette source de vie.—Voici qu'un jour, à côté d'une biche que l'homme avait tuée, la femme vit un faon qui la regardait avec des yeux suppliants. Elle en eut pitié, le porta à son sein... Que de fois on voit de nos sauvagesses en faire autant! Le petit animal s'attacha à elle, la suivit partout. C'est ainsi qu'elle éleva et apprivoisa les animaux, devint la mère des peuples pasteurs. Ce n'est pas tout: à côté du mari qui vaquait à la grande chasse, la femme s'occupait de la petite, ramassait œufs, insectes, graines et racines. De ces graines elle fit provision dans sa hutte; quelques-unes, qu'elle avait laissé tomber, germèrent tout auprès, crûrent et fructifièrent. Ce que voyant, elle en sema d'autres et devint la mère des peuples cultivateurs. En effet, chez tous les non-civilisés la culture revient aux ménagères. Nonobstant la doctrine qui fait loi présentement, nous tenons la femme pour la créatrice de la civilisation en ses éléments primordiaux. Sans doute, la femme, à ses débuts, ne fut qu'une femelle humaine, mais cette femelle nourrissait, élevait et protégeait plus faibles qu'elle, tandis que son mâle, fauve terrible, ne savait que poursuivre et tuer; il égorgeait par nécessité, et non sans agrément. Lui, bête féroce par instinct, elle, mère par fonction.
A l'époque des pêches et des chasses, les Aléouts envoyaient souvent leurs femmes au dehors, leur interdisant de franchir le seuil du grand kachim. Non qu'il fût prohibé de passer la nuit auprès de sa légitime, mais ce devait être en catimini, et il fallait être de retour une ou deux heures avant le branle-bas du chamane, lequel, vêtu de sa robe de cérémonie, frappait du tambour, fadait les armes et les personnes[77]. Ce petit renseignement fait assez comprendre comment les maisons communes se désagrégèrent sous l'influence des ménages particuliers, quand même elles n'eussent pas été battues en brèche par des étrangers se disant porteurs d'une civilisation supérieure, c'est-à-dire d'armes perfectionnées.
[77] Bancroft, Native Races of America.
Dans ces bâtiments qui subsistent encore, la partie médiane est libre et appartient à tous; les côtés sont divisés de distance en distance par une cordelette, qui parque les familles, chacune en son compartiment; on dirait une écurie avec double rangée de boxes; chaque ménage y dispose d'un espace qui nous paraîtrait à peine suffisant pour un seul cheval: sur le carré que prendrait un de nos meubles, père, mère et la géniture s'entassent autour de la lampe. Toute famille possède barque sur mer et lampe au kachim. Pour économiser le terrain, on dort, soit dans une niche creusée en la paroi, et garnie de pelus, soit accroupi sur les talons, le menton sur les genoux, dans l'attitude que nombre de primitifs donnent toujours à leurs cadavres. Dall, qui a passé au tamis «les débris de cuisine», et les décombres de plusieurs kachims préhistoriques, est persuadé que ces demeures étaient habitées simultanément par les vivants et par les morts. Si l'un des occupants venait à mourir, sous sa place accoutumée, on creusait un trou, on l'y déposait, on le recouvrait de terre; deux pieds d'argile séparaient les habitants des deux mondes... Il se peut.
Point d'autre feu que la flammule des lampes destinées à fondre la glace pour en faire de l'eau potable; la chaleur de tous ces corps vivants resserrés sur un petit espace,—il est tel de ces enclos qu'on dit habité par deux à trois cents personnes,—suffit pour faire monter la température à un degré si élevé, que tout ce monde, hommes et femmes, filles et garçons, se débarrassent de leurs vêtements.
Rien ne nous étonne davantage, nous autres policés, vieux d'une civilisation de trente siècles ou environ, que l'absence de pudeur, que l'innocence encore paradisiaque de la plupart de ces Hyperboréens, accoutumés à la nudité presque constante dans la maison commune, se baignant ensemble, comme les Japonais et Japonaises, sans songer à mal. Il n'est fonction physiologique ou besoin naturel qu'ils aient gêne à satisfaire en public.—«Une coutume n'a rien d'indécent, quand elle est universelle», remarque philosophiquement un de nos voyageurs[78]. Ajoutez que l'Aléout, curieux personnage, se montre parfois d'une réserve qui nous étonne et nous scandalise presque; ainsi devant un étranger il n'oserait adresser la parole à sa femme, ni lui demander le moindre service.