Tels furent, tels sont les débuts de la propreté du corps.
«L'industrie aléoute représente exactement celle que possédait l'âge du renne.» Ainsi s'exprime M. Cartailhac, homme compétent.
Certes, elle était primitive, cette industrie. Qui avait besoin de colle s'appliquait un coup de poing sur le nez, sachant que le sang est une matière agglutinante. Aujourd'hui, les gens sont mieux pourvus. Habitation, outils, mobilier, costume et religion, s'inspirèrent rapidement des modèles qu'avaient apportés les commerçants russes, qu'imposèrent les conquérants. Les marchandises de provenance américaine n'ont pas été longues à se substituer à celles qu'envoyaient naguère Pétersbourg et Moscou. Les étoffes de drap, même la lingerie, envahissent les garde-robes, mais ne sauraient se substituer entièrement aux fourrures du pays; les femmes ont d'excellentes raisons pour ne pas abandonner tout à fait un costume qui leur va très bien, et qu'elles enjolivent de franges et verroteries. Les hommes aussi sont restés fidèles au costume en plumage d'oiseaux marins, sur lequel l'eau glisse sans mouiller. Ils font usage de souliers en peau de poisson, mais cette chaussure ne doit pas approcher le feu, sous peine de racornir et ramollir; en peu d'instants elle serait mise hors d'usage. On porte des bas tressés avec une herbe des marais. De la dépouille des esturgeons, on se confectionne des manteaux très convenables. Les hommes s'affublent volontiers d'un mufle et d'une queue de loup[91].
[91] Zagoskine.
Naguère, les Aléouts se faisaient remarquer par leur amour de la parure et du tatouage; mais l'affreuse oppression qu'ils ont subie leur a fait perdre cette vanité[92]. S'ils se barbouillent quelquefois le visage avec des couleurs ou avec du charbon, c'est moins pour s'embellir la figure que pour la protéger contre l'embrun marin, lequel en s'évaporant dépose du sel qui tend à irriter la peau et la faire gercer. La plupart des Esquimaudes se tatouent toujours le front, les joues et le menton; les femmes mariées en revendiquent le privilège, et en font un «signe de haute distinction», disaient-elles à Hall. Jadis les Aléouts se gravaient sur la peau des figures d'oiseaux et de poissons[93]; «les filles de famille riches et distinguées» s'attachaient à représenter les exploits de leurs ancêtres, au moyen de dessins et de signes variés qui exprimaient symboliquement le nombre des ennemis tués ou des animaux abattus[94]. Avec un silex, on se coupait la chevelure, les femmes se rognant la partie frontale, et les hommes se ménageant une superbe touffe. Ceux-ci se trouaient la lèvre inférieure et les oreilles pour y placer des petits coquillages, de minces cailloux, ou des laines rouges, indicatrices de quelque exploit; ou bien encore, ils s'élargissaient les narines, déjà bien larges, pour y colloquer un petit os, gros comme un tuyau de plume; car ils n'étaient point insensibles à l'attrait du beau. Jalouses de cet agrément, leurs dignes épouses portaient au cou, ainsi qu'aux mains et aux pieds, des pierres colorées, et des chapelets d'ambre—les dames d'Europe les approuvent en cela;—mais les malheureuses s'inséraient à la lèvre inférieure une labrette ou petit cylindre de nacre ou de bois, qui, tenant la bouche constamment ouverte, leur faisait couler la salive le long du menton. Et dire que les Aléouts, Thlinkets et divers Inoïts, n'étaient pas ou ne sont pas seuls à porter labrette, que les Botocoudes et de nombreux Africains sont partisans de cet affiquet qui déshonore la figure humaine! Dire qu'ils trouvent tout à fait engageant ce hideux appendice, incommode et absurde au possible! La chose existe; donc, elle a sa raison suffisante, pour parler comme Leibnitz.
[92] Langsdorf.
[93] Malte-Brun, Annales des Voyages, XIV.
[94] Venjaminof.
La réverbération du soleil sur la neige et les vagues éblouit les yeux et les aveugle: on les protège au moyen d'énormes lunettes, d'aspect fantastique, ou par un casque de cuir ou de bois à large visière, rappelant celle dont le brave Daumier gratifiait les académiciens et autres membres de l'Institut. Les indigènes fabriquent l'objet avec du bois qui leur arrive des eaux chinoises et japonaises, amolli par une longue flottaison: ils donnent la courbure voulue, puis font sécher. Ce casque affecte plusieurs formes, diverses couleurs; le plus souvent, il est bariolé blanc et bleu clair, ou bien ocre et rouge; des sculptures ivorines ornent le cimier, l'arrière est garni d'un plumet, le devant hérissé de poils d'ours, de barbes et moustaches, prises à des phoques et à des otaries, dont le mufle a été reproduit avec une fidélité naïve qui charme les connaisseurs[95]. Déjà Cook avait remarqué le goût et le fini de ces ouvrages; la plupart des visiteurs rendent le même témoignage et vantent le bien rendu des dessins. Un métis, Krioukof, peignait à la détrempe des portraits d'une ressemblance frappante, et Chamisso détermina neuf espèces de dauphins et baleines sur les images qu'avaient faites les indigènes. Doués à un degré supérieur du talent d'imitation, ils ont appris des Russes, rien qu'en les regardant faire, presque tous les métiers manuels. Ce sont des joueurs d'échecs passionnés. Ils se rendent maîtres de la lecture et de l'écriture presque en se jouant. Les enfants paraissent aptes à saisir les mathématiques élémentaires, et, ce qui charmait l'excellent Venjaminof, ils semblaient comprendre les dogmes de la religion chrétienne.