[95] Sauer, Von Kittlitz.
Des masques dont il a été parlé, ils affublent les filles quand elles deviennent nubiles, époque critique pendant laquelle on les claquemure à distance des habitations et on les soumet à une hygiène et une alimentation spéciales. Les Koloches renchérissent sur ces précautions, et les enferment dans des cages d'osier. De grotesques couvre-chefs les empêchent de voir et d'être vues; on craint que le regard, le seul regard de ces malheureuses souille même la lumière du jour, et enguignonne tout et tous autour d'elles; on a l'air de les considérer comme des vampires.
Ce peuple passe pour s'être élevé jusqu'au mariage. Soit! mais quel mariage!
En Aléoutie, les parents les plus proches contractent union, le frère avec la sœur, et parfois le père avec la fille.—«Langsdorf en faisait reproche à un Aléout qui répondit: «Pourquoi pas? les loutres en font autant!»
Le galant se présente avec un cadeau—quelque bagatelle—chez les beaux-parents qui font signe à la belle de suivre le jeune homme. Affaire conclue. En plusieurs districts,—notamment dans l'île d'Ounamartch,—les femmes servent de monnaie courante, règlent les ventes et achats. «On a livré tant de renards bleus, tant de zibelines, cela vaut tant et tant de femmes.» Bien entendu que cette monnaie n'est plus que conventionnelle. Pour faire marché et payer les différences, pas besoin n'est d'avoir un troupeau féminin derrière soi.
Un mot suffit pour établir contrat, un mot pour prononcer divorce, les enfants suivant la mère, ou étant recueillis par leur oncle maternel. L'institution matrimoniale n'a pas été inventée pour causer à ces gens aucun désagrément. Entre époux, peu ou point de jalousie. Comme chez nombre de sauvages et demi-civilisés, celui-là passerait pour un malappris qui n'offrirait pas au visiteur l'hospitalité de la couche conjugale, ou la compagnie de sa fille la plus avenante. Suivant leurs convenances, les mariés troquent les mariées, se les empruntent, les louent bon marché. Au temps où l'administration russe n'accordait a ses employés que huit verres de rhum dans les douze mois, un homme livrait sa moitié pour quelques gouttes de la liqueur divine.
Le chef de famille donnait le nom de «Mère» à son épouse préférée, laquelle titrait de «Père» non seulement son mari, mais encore son fils aîné, et qualifiait aussi de «Mère» sa fille la plus âgée[96]. Le renseignement suggère des réflexions qui pourraient mener loin... mais n'élevons pas de lourde superstructure sur une base fragile.
[96] Venjaminof.
La monogamie est de règle, mais avec de fréquentes exceptions: les hommes meurent vite aux risques de mer. Les veuves, les orphelins, grave souci quand les temps sont durs. Le pêcheur, revenant avec barque pleine, est tenu d'avoir l'œil sur les filles qui ont perdu leur père, de prendre en pitié les veuves qui allaitent: il aura des huttes séparées, plusieurs ménages à pourvoir. C'est ainsi que la polyandrie s'entend avec la polygamie. Mais cette polygamie-là est plutôt une obligation morale que la recherche d'un plaisir, et représente un ensemble de charges qu'il faut du cœur pour accepter, et du caractère pour porter jour après jour.