Du reste, ces Hyperboréens ne trouvent rien de choquant à ce qu'une Aléoute déclare qu'un seul mari ne pourrait la contenter. Autrefois, la Florentine de bonne maison faisait, par clause au contrat nuptial, reconnaître son droit à prendre un amant en titre, quand il lui plairait. De même, les filles aléoutes jouissant, pendant leur damoiselat, d'une liberté dont elles usent largement, se réservent, aux épousailles, la faculté d'avoir un sigisbé. Leur «adjudant[97]», terme officiel, assiste le patron en tous ses droits et devoirs, servitudes actives et passives, est tenu de contribuer à l'entretien du ménage et à la nourriture des enfants. Des femmes si bien loties passent pour bien chanceuses, et jouissent d'une considération distinguée. La présence de l'adjoint est de rigueur pendant l'absence du mari, lequel à son retour patronne et protège le jeune homme, attend de lui la déférence que le cadet doit à son aîné... Le cadet et l'aîné, c'est bien cela. En effet, chez les Thlinkets, chez les Koloches, alliés de nos Aléouts, le cavalier servant doit être un frère, ou tout au moins un proche parent du patron[98]. Le Konyaga, surpris en adultère, est obligé de payer, à la mode anglaise, une indemnité au mari; mais s'il est de sa famille, il lui faudra se tenir à ses ordres, et à ceux de l'épouse, avec laquelle l'union sera désormais légitime. Le susdit Thlinket venant à mourir, son cadet épouse la veuve, et le nouveau capitaine requiert pour ses menues besognes les bons offices du troisième frère[99].
[97] Bancroft, Venjaminof.
[98] Erman.
[99] Venjaminof.
Que vous en semble? Ne tenons-nous pas ici la clef du sigisbéat, institution bizarre, dont on réprouvait l'immoralité, mais qu'on n'expliquait guère? Le sigisbé est un «lévir», sa fonction est une survivance des antiques «fréries» polyandriques, dont les traces sont reconnaissables chez d'autres Esquimaux, et qu'on étudie sur le vif à Ladak, au Tibet, au Malabar, et en plusieurs autres cantons restés en dehors des grandes voies de communication internationale.
Dans ces conditions matrimoniales, les querelles ne sauraient être fréquentes. Cependant les accouchements difficiles sont regardés comme le châtiment d'une conduite par trop irrégulière. Les maris d'Aléoutie, bonasses à souhait, n'ont pas si mauvais goût que leurs voisins Korjaks, lesquels obligent, dit-on, leurs femmes à se faire plus laides et plus sales que nature[100], afin d'effaroucher les désirs illégitimes. Vertu si cher achetée, vertu obtenue au prix du dégoût, serait-ce de la vertu?
[100] Kraschenikof.
Veufs et veuves se claquemurent dans l'obscurité pendant une quarantaine de jours. La veuve, deuil durant, est considérée comme impure, et renfermée dans une cabane particulière, où les aliments lui sont passés, réduits en minces fragments, car elle ne doit rien toucher de la main nue[101]. On redoute évidemment que, par son intermédiaire, la mort n'ait prise sur les vivants. Le polygame lègue un deuil plus sévère à celle de ses épouses qui a vécu le plus longuement avec lui, à celle surtout près de laquelle il vient à mourir.
[101] Venjaminof.