Nous préférerions nous en tenir là, mais le souci de la vérité nous contraint d'ajouter que ces primitifs poussent l'ignorance du mal jusqu'à l'immoralité, que leur innocence vraiment excessive se confond avec le vice. Notez que les témoins à charge sont pour tout le reste très favorables à ce peuple, auquel ils ne marchandent pas l'admiration en plus d'une circonstance. Un garçon joli de figure se montre-t-il gracieux de maintien? La mère ne le laisse plus frayer avec les camarades de son âge, le vêt et l'élève en fille; tout étranger se tromperait sur son sexe; et vers les quinze ans on le vend pour somme rondelette à quelque riche personnage. Les «choupan» ou adolescents de cette espèce sont très recherchés par les Konyagas[102]. Par contre, on rencontre çà et là dans les populations esquimaudes, ou esquimoïdes, et notamment dans le Youkon, des filles qui se refusent au mariage et à la maternité. Changeant de sexe, pour ainsi dire, elles vivent en garçons, adoptent les manières et le costume virils; courent le cerf, ne reculent à la chasse devant aucun danger, à la pêche devant aucune fatigue[103].

[102] Ross.

[103] Bancroft.

Les jolis jeunes gens dont il a été question se consacrent volontiers à la prêtrise, et, leur fraîcheur passée, entrent dans les ordres, qui leur coûtent ainsi beaucoup moins à acquérir qu'à leurs confrères. De tout temps il y eut affinité marquée entre le mignon et le servant des autels, entre la prostituée et la pallacide. Dans les temples de l'antique Orient, le vaste et majestueux sanctuaire paraît avoir été flanqué de chapelles fleuries, boudoirs parfumés, où nichaient sur de moelleuses couches les Attys et les Combabe, de gracieux Eliacin, de charmants Adonis, qui vaquaient aux plaisirs des dieux, c'est-à-dire de leurs ministres, en attendant que pleinement initiés aux rites sacrés, ils devinssent, à leur tour, chefs de culte, et préposés aux mystères. Le hiérophante aimait à se faire servir par les hiérodules et les bayadères. L'hétaïrisme est né à l'ombre des autels. «Presque tous les hommes, dit Hérodote[104], sa mêlent avec les femmes dans les édifices sacrés, hormis les Grecs et les Égyptiens.»

[104] Euterpe.

—«Hormis la Grèce?... Et que se passait-il à Corinthe?—Hormis l'Égypte? Et Bubastis et Naucratès! Et l'Aphrodite d'Abydos qui portait le vocable significatif de Pornè[105].—Aussi Juvénal se permettait de demander: Quel est le temple où les femmes ne se prostituent pas?»

[105] Athénée, XIII, 5.

A Jérusalem, le roi Josias détruisit dans le temple de Jéhovah les cellules qu'habitaient les efféminés[106] et les femmes qui tissaient les tentes d'Ashéra[107]. On sait les prodigieux débordements qui avaient lieu dans les «verts bosquets» et les «hauts lieux» de la «Grande Déesse». La coutume était si bien enracinée que, dans la grotte de Bethléem, ce qui s'accomplissait jadis au nom d'Adonis, s'accomplit aujourd'hui par les pèlerins chrétiens au nom de la vierge Marie; et les hadjis musulmans font de même dans les sanctuaires de La Mecque[108]. Dans les pagodes «sentines de vice», viennent des femmes stériles, faisant vœu de s'abandonner à un nombre déterminé de libertins; et d'autres, pour donner à la déesse du lieu des témoignages de leur vénération, se prostituent en public, aux portes mêmes de la maison divine[109]. Les prêtresses de Juidah enlèvent les filles des familles les plus distinguées, et, après des épreuves rigoureuses, en font des courtisanes, instruites dans les arts de la volupté[110]. A Bornéo, le Dayak, qui se fait prêtre, prend un nom et des vêtements féminins, épouse simultanément un homme et une femme: le premier, pour le protéger et l'accompagner en public; la seconde, pour lui donner des distractions[111].

[106] Les Kedeschim. Consulter sur ce mot les Encyclopédies bibliques. Exemple: Dizionario Ebreo: Kadessa, santa e meretrice; Kadeschud, postribolo e sacristia.