Frères ou cousins germains de ces angakout sont les jossakids indiens, les chamanes de Sibérie, les joguis et fakirs de l'Inde, les derviches tourneurs, les engaka Bantou, les piodjis australiens, les ascètes et sorciers tutti quanti. L'objet de leur ambition est l'extase, l'union avec Dieu, l'absorption dans l'Esprit infini, dans l'Ame universelle,—bref, la vie religieuse par excellence, dont les manifestations, réputées miraculeuses, rentrent toutes, malgré la diversité du détail, dans la catégorie du «Mal Sacré»; relèvent de la physiologie névrotique, beaucoup étudiée, encore très obscure. Sans prétendre expliquer leur cas, il est facile de voir que ces malheureux ont travaillé à se faire une existence en dehors de l'hygiène et du bon sens. Pour se mettre au-dessus de la Nature ils l'ont violentée et irritée; aussi en portent-ils la peine, et leur existence est souffreteuse autant qu'anormale. Ils ont, malgré leur apparence endormie et leur physionomie apathique, des lucidités singulières, des perceptions d'une acuité surprenante; on dirait leur âme absente, mais ils éprouvent des sensations d'une délicatesse extraordinaire, d'inexplicables accès de force et de vigueur, des sensibilités et des insensibilités qui passent créance. En même temps ils croient aux persécutions de démons qui viendraient les tracasser et tourmenter, et même les égorger, si, par un serment terrible, ils ne s'engagent à leur obéir. Dans leurs accès prophétiques, ils se livrent à des contorsions extravagantes, à des mouvements désordonnés et convulsifs, poussent des hurlements qui semblent n'avoir plus rien d'humain; une voix rauque sort d'une bouche écumante, leur teint s'empourpre et leurs yeux s'injectent; et souvent, ils deviennent aveugles à la suite de congestions[119]. Ils passent par des fatigues et des épuisements dont on ne se fait pas idée; ils sont harassés par toutes les fibres du corps, exténués par chaque fibrille du cerveau[120]. Quoi d'étonnant à ce qu'ils soient tristes et mélancoliques, enclins aux idées noires! «Leur physionomie communique à l'âme un sentiment pénible et profond[121].» On observe chez eux une crainte excessive de la mort; ils redoutent jusqu'à la vue d'un cadavre, et cependant ils versent dans les pensées de suicide. Hall raconte:
[119] Venjaminof, traduit par Erman.
[120] Wrangell, Observations, etc.
[121] Hyacinthe, le Chamanisme en Chine.
«La femme de Jack ramait quand elle fut prise d'un accès que je pris d'abord pour une crise d'épilepsie. Elle éclata en cris sauvages, familiers, paraît-il, à ceux qui pratiquent la sorcellerie. Tous alors de redoubler d'efforts. Sa voix vagissait étrangement; de ses lèvres partaient comme des pétards. Les matelots répondaient en chœur. Sa mélodie s'accentuait de minute en minute, se faisait toujours plus sauvage; en même temps elle poussait à la rame, déployait une vigueur surhumaine. De retour au camp, la représentation reprit dans la nuit. Jack disait une sorte de liturgie, les femmes chantant, et les hommes répondant. Cela dura plusieurs heures, et le lendemain, puis le surlendemain, on en fit autant.»
Autre observation:
«Il se faisait tard. Nous devisions encore dans la hutte quand éclata un cri retentissant. Rapides comme la pensée, mes Inoïts sautèrent de leurs sièges, se jetèrent sur les longs couteaux qui se trouvaient par là, les fourrèrent dans une cachette. A peine avaient-ils repris place qu'un angakok se glissa en rampant par l'étroite entrée. Se traînant sur les genoux, il tâtait devant lui, et tout aveuglé par une tignasse qui lui ravalait les yeux et le visage, il fouillait dans le garde-manger. N'y trouvant pas ce qu'il cherchait, il tourna tête sur queue, se retira sans desserrer les dents. Je demandai:
«—Et s'il avait trouvé un couteau?
«—Un couteau? il s'en serait donné quelque part. Ils ont de ces idées-là. Ça les prend de temps en temps.»
Quand le novice a tout à fait dépouillé le vieil homme, fait de son corps le temple d'un esprit[122], ou de plusieurs, car il en peut héberger légion, il appelle par son nom le génie de son choix, le somme de prendre chez lui domicile. Si par dix fois il le conjurait inutilement, il renoncerait au métier, car sans tornac il n'y a ni prophétie ni miracle. Ce n'est pas à dire qu'il eût perdu tout son temps et sa peine. Les études, la forte discipline par lesquelles il a passé, lui vaudront toujours respect et influence. Et voici comment s'obtient l'inspiration.
[122] Inoe, Torenac.
L'esprit invoqué fait rencontrer à son protégé un animal démonique: fouine, loutre ou blaireau[123], pour qu'il le tue, l'écorche et revête sa dépouille, grâce à laquelle il obtient la faculté de «courir», à l'instar de nos garous et versipelles. Il s'appropriera, comme un trésor, la langue de la bête, en fera sa «médecine», son grigri personnel. Évidemment, le choix de cet organe est symbolique; on a deviné ou l'on s'est souvenu qu'il est l'instrument du Verbe, manifestation de la Raison... sans que nous voulions insinuer que ces pauvres angakout aient fréquenté l'école d'Alexandrie.