[123] Du blaireau, les contes japonais disent aussi merveille. Milford, Tales of Japan.


Autres procédés:

Sur l'avis que lui en donnent sas anciens, le lévite visite la caverne d'une île inhabitée, dans laquelle ont été cachés les os d'un magicien illustre. Le prophète dort du sommeil de la mort, mais ne fait que dormir. Il est assis, raide et glacé, la tête masquée. Vêtu dans la magnificence de l'appareil sacerdotal, les ailes d'une chouette ou d'un hibou s'éploient au-dessus du bonnet; à la robe pendent marmousets en ivoire, grelots et sonnettes, chaînettes et anneaux, tout un capharnaüm, au moyen duquel il est mis en rapport avec les rois des animaux et les Génies des Éléments: serres d'aigle, dents de serpent, écailles de poisson, morceaux de cuir cru, et divers petits objets qui s'entre-choquent avec bruit aux mouvements du corps. Entre les genoux est placé le tambour, l'indispensable tambour[124],—un ciel en raccourci—sur lequel sont dessinés le cercle de l'Univers, la Croix des Quatre-Vents, des figures magiques d'hommes et d'animaux; l'intérieur abrite de petites poupées—autant d'esprits qui répondent chacun à certains coups frappés d'une façon spéciale. L'adepte fait résonner l'instrument, s'adresse au Voyant lui-même, interpelle l'auguste prophète. Au bruit, le cadavre soubresaute, les plumes s'agitent, le masque frissonne. Ce masque du mort, le vivant a le courage de l'ôter: il découvre la momie noire et grimaçante, hérissée et hideuse; il la contemple et en est contemplé, les deux orbites profondes lui lancent des jets de ténèbres. Le vivant salue en frottant son nez contre l'épine nasale du cadavre, puis se passe la main sur le ventre comme pour dire: «Que cela est bon!» Surcroît de politesse, il se crache dans les paumes[125], barbouille de salive le visage du grand homme; ensuite, il offre du tabac pour une ou deux pipes, et, peut-être aussi, le foie d'un ours, qui tue les chiens, empoisonne les hommes, les frappe dans le corps et l'esprit. A l'aspect de ces friandises, les lèvres parcheminées esquissent un rictus, les bâtonnets fichés dans la houppette du crâne branlent de-ci de-là: il est bien reçu. A la douteuse clarté de la mousse trempée dans une coquille d'huile, le maître et le disciple conversent la nuit durant. Le disciple interroge et le maître répond par des écritures phosphorescentes dans le cerveau: à question nette et claire, réponse lumineuse, mais l'hésitation n'obtient que des oracles ténébreux. C'est ainsi que l'esprit du docteur passe dans le jeune homme; la transfusion est marquée par le transfert d'une dent que le successeur extirpe de l'auguste mâchoire, et cache aussitôt dans sa bouche. Cette dent, si un profane l'apercevait seulement, ou s'il entrevoyait la langue de la mystérieuse loutre, il tomberait aussitôt frappé d'aliénation. Même châtiment au profane qui aurait aperçu le jaspe du Graal, dans lequel saint Joseph d'Arimathée avait recueilli les gouttes du Divin Sang.

[124] Boubène, etc.

[125] Choriz, Expédition Kotzebue.

—Mais pourquoi la dent du vieux sorcier, la dent précisément?

—Sur ce point, nous ne pouvons offrir que des conjectures. La dent, la pièce la plus résistante de l'organisme, et que l'on retrouvait encore dans la cendre des bûchers, quand les os avaient disparu, la dent passe chez plusieurs peuples primitifs pour être un siège de la vie. Les rapaces ont leur force dans la mâchoire que les philosophes de la Nature comparaient à deux bras céphaliques. Les molaires des victimes abattues à la guerre ou à la chasse, faisaient le plus superbe collier que le héros des temps jadis pût offrir à sa belle. La vipère concentre dans ses crochets sa vie et sa colère, y verse l'essence de son chyle et de ses humeurs, pourquoi l'homme n'en ferait-il pas autant? Le sorcier n'a-t-il pas la dent venimeuse, lui aussi?


On raconte d'autres choses non moins étonnantes. Les sorciers changeraient de sexe à leur gré, s'arracheraient un œil pour l'avaler ensuite, s'enfonceraient un couteau dans la poitrine sans se faire grand mal[126]. Ils passeraient de la sorte par la mort, ce qu'ils croient le plus sérieusement du monde avoir déjà fait plusieurs fois, dans les conditions les plus héroïques, et même les plus extravagantes, nous permettrons-nous d'ajouter. Ils vont au bord de la mer, appellent à eux un ours ou un morse, mais de préférence la Grande Baleine, laquelle ils contraignent, par incantations, à ouvrir une large gueule dans laquelle ils se précipitent. L'orque côtoie maint rivage, visite des îles nombreuses, puis plonge dans le gouffre qui conduit au Paradis boréal, où ils contempleront à loisir les mystères de l'autre monde. Combien de temps y séjournent-ils? Ils ne le savent pas eux-mêmes, car la mesure du temps est autre en bas, autre en haut. Pendant ce séjour, ils acquièrent des facultés extraordinaires et une intelligence transcendante, ils se transforment de chenille en papillon. Quand ils en ont appris assez, la baleine dégorge sur la plage ces autres Jonas.