L'ensorcelé, s'il en a la force, se présente à la porte du mire-sorcier,—et crie:—«Hé! hé! on a besoin de toi!» L'homme de l'art ne répond pas tout d'abord, se fait répéter l'appel: à la voix, à l'accent du malade, il devine la maladie et même qui l'a envoyée. Car il n'est indisposition qui ne soit provoquée par la haine de quelque vivant, ou le souffle pestilentiel d'un mort dépiteux; même la fracture d'un membre est attribuée à un esprit malveillant. L'angakok, sorcier pour le bon motif, défend son peuple contre les multiples incursions des démons, qui affectent la forme de cancers, rhumatismes, paralysies, et surtout de maladies cutanées que des civilisés attribueraient à la malpropreté. Il disperse la maudite engeance, pourchasse l'ignoble tourbe, exorcise le malade, le goupillonne avec de vieilles urines, à l'instar des docteurs à poison bochimans[131]. Les Cambodgiens aspergent également le démon de la petite vérole avec de l'urine, mais cette urine est celle d'un cheval blanc[132]. Et sans aller si loin que l'extrême Orient, les rustres slaves secouaient sur leur bétail des herbes de la Saint-Jean, bouillies dans l'urine, pour le préserver des mauvais sorts. Nos paysannes de France se lavaient les mains dans leur urine, ou dans celle de leurs maris ou de leurs enfants, pour détourner les maléfices ou en empêcher l'effet. Le juge Paschase fit arroser de ce liquide la bienheureuse sainte Luce, qu'il prenait pour une sorcière[133]. L'angagok, que le diagnostic embarrasse, a recours à un procédé vraiment ingénieux: il attache à la tête du malade une ficelle, la fixe par l'autre bout à un bâton qu'il lève, tâte, soupèse, tourne en tous sens. Suivent diverses opérations ayant pour objet d'arracher à l'araignée de malheur les chairs qu'elle dévore; il les nettoiera, les raccommodera autant que faire se peut—d'où son nom: Ravaudeur des âmes.

[131] Th. Halm, Globus, XVIII.

[132] Landas, Superstitions annamites.

[133] Thiers, Des superstitions.

Une méchante sorcière, invisible mais présente, peut déjouer les efforts du conjureur, et même lui communiquer la maladie et le rendre victime de son dévouement; la magie noire peut se montrer plus puissante que la magie blanche. Dès qu'il voit le cas désespéré, l'honnête angakok fait appel, si possible, à un ou plusieurs confrères; ensemble, ces médecins des âmes réconfortent le mourant; d'une voix solennelle ils vantent les félicités du paradis, chantent en sourdine un cantique d'adieu qu'ils accompagnent délicatement sur le tambour.

Dans les Kousouinek poursuivis par la haine des angakout, on a cru voir les prêtres d'une religion antérieure, dégradés en méchants sorciers. Toujours est-il que les angakout, eux-mêmes, sont représentés comme suppôts du noir Satanas par les missionnaires grecs, luthériens et autres, qui déclarent et affirment de science certaine, que Tornarsouk, le dieu esquimau, n'est autre que le grand Diable d'enfer.


L'hiver durant, on ne va pas toujours à la chasse de l'ours et du renard; on n'est pas toujours à surprendre le pauvre phoque, quand il met son nez hors de son trou pour respirer; on ne peut pas toujours construire des barques, fabriquer des traîneaux ou raquettes. La vie ne serait pas tenable si l'on ne se donnait quelque bon temps. Le taudis est pauvre et misérable, raison de plus pour l'égayer. L'Esquimau rit de tout: rit de l'homme blanc, avec ses cent outils et ses mille brimborions; il rit en se dégelant le nez et les mains en danger de gangrène; il rit en ingurgitant son huile, en se graissant la peau, en lubréfiant ses vêtements à l'intérieur et à l'extérieur; il rit et ne demande qu'à rire. Les Inoïts n'ont guère d'autres plaisirs que ceux de la société: ils ne s'en privent point. Le climat étant hostile, la terre marâtre, ils sentent le besoin de se rapprocher, de s'entr'aider, voire de s'entr'aimer. Ce que leur refuse l'extérieur, ils le demandent au monde intérieur. Après tout, il n'est à l'homme meilleure compagnie que l'homme; c'est en fréquentant ses semblables qu'il développe ses qualités originales, ses plus hautes facultés. N'était que les tribus esquimaudes sont de grandes familles solidaires les unes des autres, n'était qu'elles poussent le communisme très loin, leurs petites républiques ne tarderaient pas à périr. Au fait, elles ne comprennent rien encore au glorieux principe du «Chacun pour soi», aux éternelles vérités de l'Offre et de la Demande. Elles n'ont pas prêté l'oreille aux suaves «Harmonies» de la Rente et du Capital, modulées sur la lyre de Bastiat.

Les Aléouts commencent en novembre leurs festivités et les continuent jusqu'à la fin de janvier. De village à village ils s'invitent à des festins pantagruéliques à bouche que veux-tu. Ces gens, qui se serrent le ventre souvent, ne connaissent pas félicité supérieure à celle de faire bombance, se gorger d'huile, de viandes crues et saignantes. Dans les intervalles, les jeunes font assaut de vigueur, luttent d'agilité; les hommes faits, les vieillards jouent à divers jeux avec des figurines d'ivoire représentant canards, mouettes, pingoins et autres oiseaux; ils apprennent facilement les échecs, les dames et les dominos. Ils discutent les événements du jour, le tribunal de l'opinion publique connaît des infractions aux bonnes mœurs et coutumes. Rarement elle sévit, cependant on parle de fous et de sorciers criminels qu'on aurait frappés à mort. Il y a quelques exemples de meurtre; le plus proche vengeait alors la victime. Mais si le talion suscitait un nouveau talion, plusieurs villages évoquaient l'affaire, et les notables exécutaient la sentence. Sauf rarissimes exceptions, le jury permanent n'intervient que pour ajuster les différends, expliquer les malentendus. Les discussions sont promptement écartées, la communauté sent parfaitement que dans sa lutte incessante contre une nature hostile, elle ne peut exister que par le bon vouloir de tous pour chacun.

Les affaires pourtant ne s'arrangent pas toujours d'elles-mêmes, les griefs peuvent être profonds. De peur que les dépits rentrés n'aigrissent le caractère, on convient de les produire en public, de les mettre hors. L'offensé fait savoir qu'en tel jour il servira un plat de sa façon à certain camarade: il y aura lutte poétique entre les adversaires; Bertrand de Born prépare son sirvente et Bertrand de Ventadour sa canzone: ils chanteront leur pièce satyrique, la déclameront, la mimeront, la danseront, assistés par des seconds dûment préparés, qui, au besoin, les remplaceraient; ils accompagnent les refrains, font résonner le tambour aux bons endroits. L'assemblée écoute avec attention, donne raison en applaudissant, donne tort en grognant, intimement persuadée que le bon droit et le mérite artistique vont de pair; convaincue que la bonne conscience donne une passion, une énergie et une hauteur d'accent à laquelle la mauvaise foi ne saurait s'élever. A y regarder de près, c'est d'une ordalie qu'il s'agit, autrement humaine et raisonnable que ces «jugements de Dieu» par le fer rougi, le plomb fondu, les noyades, les ingurgitations de poison ou de saintes hosties. Semblable coutume n'est point inconnue dans le haut pays bavarois, où mainte fête du saint patron est égayée par deux coqs de village qui se provoquent à un gsangl. Les Sakalaves de Madagascar ont aussi leur zibé.