L'inculpé inoït qui ne se sent pas soutenu par une bonne cause demande, avant la rencontre, à se réconcilier avec son adversaire, auquel il dépêche un ambassadeur vêtu de neuf, en flanelle rouge, avec un bâton décoré de plumes, signe du héraut, pour demander quelle réparation il exige. Quelle qu'elle soit, l'offenseur se fait un point d'honneur d'offrir davantage.—«Tu n'avais demandé qu'un paquet de tabac; le voici. Tiens, ce pelu, puis cette couverture, et encore cette peau de phoque»; toutes choses que l'autre n'accepte que pour les distribuer aux témoins de la réconciliation. Les nouveaux amis échangent leurs vêtements, se prennent par la main, ouvrent une danse à laquelle se mêlera le monde.

Tous les Hyperboréens, cependant, ne passent pas leur colère en chansons, n'exhalent pas leur mauvaise humeur en vers et sauteries: alors, plus de lutte poétique, mais un duel vulgaire; plus de troubadours, rien que de simples chevaliers. Ainsi les Thlinkets et Koloches purgent leurs querelles en combat singulier; ils se rembourrent d'épaisses toisons ursines, calfeutrées de mousse par surcroît; s'enveloppent d'une cuirasse fabriquée avec de petites bûchettes reliées ensemble; se coiffent d'un casque en bois sur lequel ils ont adapté le blason familial. Ainsi accoutrés, ils luttent longuement à coups de couteau, et pour plus de solennité, les seconds accompagnent la passe d'armes d'une sorte de cantilène. Moins grandioses sont les tournois à coups de poing: les champions sont assis, se faisant face; l'un frappe, l'autre riposte, mettant une minute entre chaque coup, de manière à le savourer, et à jouir de tout son effet; ils prennent bien leur temps, montrant ce que les Esquimaux ont de patience et d'endurance. Cela dure jusqu'à ce qu'un des combattants se déclare satisfait[134], ou que les assistants en aient assez. Les meilleures choses ont leur fin.

[134] Richardson, Polar Regions.


Les Inoïts n'ont pas, comme nous, fractionné leur art en poésie, en danse et en musique; à peine s'ils le distinguent de leur religion, ou de ce que nous appelons ainsi: car leur religion, purement instinctive, ressemble peu à nos religions abstraites, fortement travaillées par la métaphysique. Les primitifs n'ont pas coupé leur être en deux tronçons: leur vie profane est pénétrée et tout imprégnée de vie religieuse; par contre, leur religion est indissolublement liée aux fortes réalités de l'existence quotidienne. Nos évêques excommuniaient naguère les danseurs et les danseuses de l'Opéra, leur refusaient la sépulture en terre sainte; crieraient au sacrilège si un autre David[135] se mettait à danser devant le Saint Sacrement. Mais un Aléout ne comprendrait pas qu'on adorât son Tornarsouc autrement qu'avec des trémoussements de jambes. Ce que la poésie est à la prose, la danse l'est au geste. Mouvements rythmiques l'un et l'autre, ils émanent de l'intelligence et de la passion. Avec les yeux et le geste il est moins facile de mentir qu'avec la langue et les lèvres; le geste, en tant qu'expression immédiate du sentiment, précède le langage articulé; d'où l'importance de la danse et de la pantomime chez les sauvages.

[135] II Sam., VI, 14.

La danse, geste cadencé auquel tout le corps participe, est l'art suprême par excellence, le langage des populations primitives. L'Aléout, plus sensitif et imaginatif que logicien et raisonneur, voudra reproduire par des mouvements physiques les agitations de son âme, ses joies et ses chagrins, ses craintes et ses espérances; il passe du sacré au profane, du pathétique au grotesque, du sublime au bouffon, finit par la parodie. En effet, tout artiste se plaît à courir le cycle entier, à jouer toute la gamme du sentiment, même à railler les êtres qu'il redoute le plus, les choses qu'il aime le mieux.

Racontons une fête donnée aux Mahlémoutes de Chaktolik par les Mahlémoutes d'Ounahlaklik:

«Tout un village avait été invité par un village, chaque famille avait ses hôtes qu'elle traitait de son mieux.

«Quatorze acteurs, danseurs réputés, firent les frais de la première soirée. Ils débouchèrent par le passage souterrain, se rangèrent sur deux lignes, huit hommes en face de six. Les acteurs, nus jusqu'à la ceinture, portaient un diadème fiché de grandes plumes, qui leur retombaient sur les épaules; des queues de loup ou de renard leur jouaient dans le bas du dos; gants brodés, bottes agrémentées de fourrures multicolores. Les dames avaient revêtu un maillot collant, en peau de renne blanc, et par-dessus une tunique, soit en intestins de phoque ayant la finesse et l'éclat du collodion, soit en membranes de poisson, jouant une soie transparente, lamée d'argent. Les belles Aléoutes n'en sont pas à apprendre que la demi-nudité montre avec avantage ce que l'on fait mine de cacher. Elles ont orné leur vêtement de broderies et verroteries en couleur, tressé dans leur chevelure des lanières blanches brillantées de nacre, ganté des gants blancs de neige en peau de faon, avec fourrures au poignet; leur main balance une longue penne d'aigle ou de cygne.

«Attention! les vieillards, suivis du chœur, s'installent avec leurs tambourins et attaquent l'ouverture: cantilène d'ancien style, grave et mesurée, lente et monotone; les airs modernes ont plus de légèreté et de frivolité. Le menuet,—oui, c'est un menuet,—mérite l'admiration des connaisseurs par la précision du rythme, la sûreté des danseurs, la grâce modeste des danseuses, qui glissent sur le sol en faisant onduler leurs plumes.

«Suit un ballet: l'Heureux Chasseur, scène à deux personnages. Un oiseau sautille, hoche de la queue, boit et se baigne, se lisse les plumes, becquète par-ci, pigoche par-là. L'archer le guette, approche à pas furtifs. Un de ses mouvements effarouche la bestiole, qui détale. Mais une flèche siffle, l'atteint en plein vol. La blessée se raidit contre la douleur, voltige en lacets désordonnés, et va choir dans une broussaille. Avec son aile brisée, elle fait face à l'ennemi, pique du bec, griffe des ongles, jusqu'à ce que perdant sang et souffle, elle s'affaisse et s'abandonne, laissant choir son plumage... Merveille! c'est une femme nue, une femme tremblante et palpitante que le jeune chasseur, ivre de joie, embrasse avec ferveur.»

Que vous en semble? N'est-ce pas la traduction en aléoute de l'apologue d'Éros, d'Éros qui a décoché sa flèche d'or sur la charmante colombe d'Aphrodite? Les Dindjié racontent que la Gélinotte Blanche se métamorphosa en femme pour devenir la compagne de l'homme[136]. Les Indiens ont aussi la légende d'Osséo, qui, se promenant dans l'Étoile du Soir, tira sur une fauvette; l'oiseau tomba et se trouva être une fille avec une flèche sanguinolente dans la poitrine d'ivoire[137]. Le Russe Mikaïlof Ivanovitch Potok courait après une cygnelle et la tira: «Tombèrent les plumes blanches, tomba le manteau, apparut la plus belle des vierges[138].»—«Je suis le faucon, tu es la palombe», chante l'éternel amoureux des poésies populaires.