[157] De Mofras, Exploration de l'Orégon.

[158] Venjaminof.

La caste privilégiée faisait pépinière de dieux, ses membres jouissaient d'un prestige surnaturel, au moins pendant que durait la chasse. Nul alors n'aurait goûté à leurs aliments imprégnés de vertus magiques, n'aurait approché leurs personnes, ni même osé regarder leurs rames.

Mais pour être divins, ils n'étaient pas immortels. A leur décès, les confrères dépeçaient le cadavre en autant de morceaux qu'ils étaient d'individus; chacun frottait de sa graisse la pointe du harpon préféré; le conservait en manière de talisman. D'autres déposaient dans une cachette le corps éviscéré, débarrassé des matières grasses, lavé en eau courante. La veille d'une expédition, les compagnons visitaient leur Campo Santo, aspergeaient les cadavres, les épongeaient, pour boire le liquide qu'avaient imprégné les vertus, la force et la bravoure du défunt. Ainsi prennent naissance la religion des reliques et les multiples superstitions de la nécromancie.

Il n'y a pas que l'indomptable vaillance des héros défunts qui se communique aux vivants; les morts vulgaires transmettent aussi leurs qualités nocives; c'est pour cela que, dans les convois, le cadavre, emporté dans un drap, est suivi immédiatement par un chien; mesure de prudence: on a calculé que si la maladie quittait le corps de sa victime, elle entrait dans l'animal[159]. En se montrant, les revenants propagent la faim-valle, appétit vraiment effrayant, goulosité qui ne peut s'assouvir. Un conte inoït[160] dit l'histoire d'un scélérat qui viola une tombe, en retira de la graisse humaine avec laquelle il frotta certains morceaux de choix. Son hôte les avala, mais pris aussitôt de folie, se jeta sur sa femme qu'il déchira à belles dents; dévora ses enfants, dévora ses chiens; on le tua, autrement, il eût dévoré tout le monde.

[159] Journal des Missions évangéliques, 1881.

[160] Rink, Eskimo Tales.

Aux temps de la barbarie chrétienne, les églises s'entre-dérobaient les trésors qu'elles présentaient à la vénération des fidèles, chipaient une boucle de la Vierge Marie, empruntaient, pour ne pas le rendre, un ongle de saint Pierre. De même en Aléoutie, des amateurs furettent après les corps sacrés des baleiniers, et les filoutent, s'ils peuvent; les confréries volent les confréries. Telle famille possède dans son sanctuaire une douzaine de dieux dont elle n'oserait avouer l'origine, secret transmis par le père à ses fils. Foin de la moralité vulgaire! Il serait honteux de voler une fourrure, exécrable d'emporter un morceau de corde sans permission, mais c'est chose louable que de se procurer des saints patrons et génies protecteurs, par ruse ou par violence[161].

[161] Cf. Juges, XVII, XVIII.

Dans ses explorations de l'Archipel[162], M. Pinard eut la chance de tomber, en un endroit perdu, sur la caverne d'Aknành, dont une loge ou confrérie avait fait son champ de repos. Ces sépultures, toujours reléguées au loin, étaient cachées en des falaises abruptes ou au sommet de collines à peine accessibles. Semblablement, M. Wiener, fouillant les antiques ruines du Pérou, découvrit dans une anfractuosité de roche plusieurs momies qu'on y avait cachées en se laissant glisser par des cordes, ou en descendant par des marches qu'on avait ensuite fait sauter. Les croyances analogues créent des pratiques analogues. D'Orbigny et Dall croient avoir remarqué qu'il répugne aux Aléouts de mettre les cadavres en contact immédiat avec le sol; il ne serait donc pas exact de dire qu'on enterre les morts, puisqu'on les entoure de mousses sèches et d'herbes odorantes. Ils sont descendus dans une fissure de roc, ou hissés dans une manière de barque montée sur pieux. Les simples mortels sont accroupis, les bras autour des jambes, les genoux contre la poitrine, mais les braves baleiniers sont couchés de leur long, ou fichés debout, cuirassés dans une armure de bois, la tête cachée derrière un masque figuré, qui protège les vivants contre les yeux redoutables du mort: ces yeux, ces yeux funestes, il ne suffit pas de les fermer, il faut encore les aveugler. Était-ce le motif qui portait aussi des Assyriens, plusieurs Égyptiens[163], quelques Grecs—au moins ceux de l'antique Mycènes—à masquer leurs morts? coutume qu'on retrouve chez les Denè Dindjié[164] et les nègres d'Australie, avec lesquels les Aléouts ont des ressemblances si nombreuses qu'il serait fastidieux de les signaler chaque fois.