D'une grossesse à l'autre, l'intervalle ordinaire comporte trois années consacrées à l'allaitement du nourrisson. L'enfant reste avec la mère jusqu'à ce qu'il cueille lui-même certains fruits, et qu'il ait attrapé un rat sans le secours de personne. Après cet exploit, il va et vient comme il lui plaît; il est libre et indépendant, maître de tous ses droits civils et politiques, et ne tarde pas à se perdre dans le gros de la horde. Les parents seraient mal venus à punir leurs garçons et à les réprimander sévèrement. Chose aussi sérieuse n'a lieu qu'avec le consentement de l'entière tribu, laquelle n'a point abdiqué ses droits de paternité collective, ne les a pas encore délégués aux chefs de famille en leur capacité individuelle. Elle n'use de son droit que rarement, ou jamais; elle craindrait trop de diminuer la férocité native des gamins, férocité qui les rend hardis et indomptables. Un Navajo racontait que s'il se permettait de corriger son fils, celui-ci ne manquerait pas de lui décocher une flèche de derrière un arbre[201].—Pensez-y donc! il faut donner au jeune homme toutes les vertus du brigand. Et sans aller bien loin, chez les Mexicains, à côté du routier un soldat ne fait que piteuse figure[202]; encore le militaire se vante-t-il le plus souvent de n'être pas tout à fait étranger au noble métier du batteur d'estrade.

[201] Bancroft, Native Races.

[202] Dixon, White Conquest.


Un état social aussi primitif ne fait pas de place aux chétifs. Les forts n'ont pas assez pour eux-mêmes, comment s'embarrasseraient-ils des faibles? Cependant quelques éclopés des bagarres précédentes parviennent à se maintenir pendant quelque temps; ils suivent comme ils peuvent les expéditions, tant pis s'ils n'arrivent pas à temps pour avoir leur part du pillage! Tarde venientibus ossa. Les traînards n'ont qu'à mourir. Quelques-uns, cependant, trouvent refuge chez des voisins mieux pourvus, qui peuvent être plus compatissants. Quelquefois des compagnons plus robustes, des amis, les enfants peut-être, veulent bien dépêcher le misérable d'un coup de lance ou l'étouffer en le mettant sur le dos, puis, en passant au cou un bâton aux extrémités duquel pèseront deux personnes de bonne volonté[203].

[203] Bancroft.

Dans ces conditions, les malades n'ont pas meilleure chance que chez nos amis, les Tchouktches; ils retombent à la charge de la communauté; celle-ci préfère qu'ils ne s'attardent point et qu'ils guérissent ou disparaissent promptement. Elle s'emploie au rétablissement des fiévreux, en dansant et chantant, en tambourinant des nuits entières; procédé non moins rationnel et non moins efficace que de soulager les pauvres et les indigents par des bals de bienfaisance.

Il arrive, mais rarement, qu'on se lamente pour un mort; il faut être de marque pour avoir des obsèques qui comportent quelque solennité. Généralement, le cadavre est empaqueté en des lanières de peau, porté sur une colline et enfoui sur le versant exposé à l'Orient; on espère sans doute que le soleil regardera le défunt, et le réveillera quand il en sera temps.

Quelques notions de métempsycose: certaines âmes vont animer des oiseaux ou des serpents à sonnettes.