Ils possèdent le petit bagage intellectuel commun à la plupart des Peaux-Rouges: la notion d'un Grand Esprit, peut-être même de plusieurs, la tradition d'un déluge, diverses légendes. Ils vénèrent l'Ours, et ceux de son totem n'en voudraient pas manger la viande; ils tiennent pour sacrés le hibou, les oiseaux blancs, et l'aigle en premier lieu. Un aigle immense et prodigieux en clignant de l'œil lance les éclairs, et en battant des ailes produit les éclats de la foudre. De lui sont issus les Apaches, car il s'unit à leur mère-grand Istal Naletché, laquelle donna le jour à Nahinec Gané et à Toubal Lichiné, ce dernier l'Ancêtre, le héros qui avec ses flèches tua le serpent Python, au moment où le monstre allait le dévorer[204]... C'est ainsi que les malheureux Apaches racontent le grand mythe de l'Aigle et du Serpent, d'Ahi et d'Indra, symbole antique et grandiose, qui appartient également à l'ancien monde et au nouveau, sujet trop vaste et compliqué pour que nous puissions l'aborder.
[204] Malte-Brun, Annales, 1853.
Des voyageurs ont refusé à ces hordes tout sentiment poétique ou religieux. Ce n'est pas étonnant. En matière de conscience, les sauvages se taisent autant qu'ils peuvent; ils n'aiment pas à s'expliquer sur leurs choses intimes,—et les blancs nient imperturbablement tout ce qu'ils n'ont pas vu, tout ce qu'ils n'ont pas su deviner.
Des missionnaires espagnols avaient essayé de convertir ces malheureux Indiens, mais ont dû y renoncer par la raison qui fit échouer des tentatives analogues sur les Tasmaniens, quand il en existait encore. L'enseignement s'adressait à des intelligences bornées, dépourvues de la faculté d'abstraction qu'une longue culture a développée chez nous. Voyez donc l'embarras d'un honnête apôtre exposant la doctrine de la Résurrection, dans une langue où l'idée d'âme n'a d'autre équivalent que le mot «boyau»! Pour faire comprendre à ces sauvages qu'ils possèdent une «âme immortelle», il était obligé d'expliquer qu'ils ont dans le ventre une «tripe qui ne pourrit pas».—Il les faisait compter jusqu'à dix, mais ne pouvait leur inculquer le dogme de la Trinité. Comment les révérends pères auraient-ils traduit, dans une langue où le verbe être n'existe pas, la célèbre définition de l'Éternel Jéhovah: «Je suis Celui qui suis»?
Les Peaux-Rouges ne parlent que fort peu, et moins que tous autres les Apaches, qui préfèrent s'exprimer par gestes. On en a observé qui, accroupis autour du feu, entretenaient une longue conversation dans laquelle ils ne faisaient que remuer les lèvres[205]; méthode que nous venons d'adopter pour renseignement des sourds-muets. La langue apache abonde en sons nasaux et gutturaux, en claquements de langue[206], que les étrangers ne parviennent pas toujours à imiter; l'idiome est décidément désagréable, et cependant les Mohaves, voisins immédiats, ont un parler doux et sonore, harmonieux autant que l'italien ou le japonais[207].—Notons en passant l'absence de toute salutation, de toute formule de bienvenue ou d'adieu[208].
[205] Coroados, Heusel, Zeitschrift für Ethnologie, 1869.
[206] On essaie de les représenter par le signe t-ql
[207] Gatschet, Zeitschrift für Ethnologie, 1877. Buchner, Schmitz.
[208] Helfft, Zeitschrift für allgemeine Erdkunde, 1858.
Puisque la moralité, au moins dans ses lignes générales, se mesure au développement de l'intelligence, on ne s'étonnera pas de la trouver réduite ici à ses rudiments. Ces malheureux ne vivent guère que de rapines; leurs maraudes se compliquent de rapt et de meurtre; leurs combats sont moins des luttes que des assassinats. Rapines, meurtres et massacres, ils en tirent gloire; méprisent les dégénérés, les esclaves de leurs aises, tous ceux qui ne savent pas vivre dans la sauvage indépendance des déserts. De tous les animaux, pensent-ils, les plus forts et rapides, les plus beaux, sont les féroces et les ravisseurs, et de toute notre espèce, le plus noble est celui qui fait la chasse à l'homme.