On les traite de sournois et perfides, appellations qui les flatteraient; mais ils protesteraient contre celle de lâches, qu'on leur prodigue. Le courage et la lâcheté ne sont pas des faits d'ordre simple. Certaines lâchetés comportent certains courages. Sans doute, ces truands n'attaquent personne, tant qu'ils ne se croient pas les plus forts; n'ayant aucun goût pour la haute lutte, ils préfèrent attirer l'ennemi dans un piège, ou se jeter sur lui par derrière, procédé recommandé en haute stratégie, pratiqué par tous les animaux de proie; ces chasseurs ont appris du gibier à se dissimuler. S'ils font des prisonniers, ils emmènent les filles et les femmes, et tout d'abord les jeunes garçons, dont ils ont besoin pour remplir les vides que la mort ou les aventures produisent dans leurs rangs, et que les naissances ne suffisent point à combler, car elles sont peu nombreuses. Par suite des privations et de la vie beaucoup trop rude qu'endurent les parents, les enfants naissent moins robustes qu'on le suppose; rarement ils ont une constitution assez bien trempée pour les mener jusqu'à quarante ans[209]. Plusieurs blancs qu'ils avaient capturés et dont ils avaient apprécié la force ou la valeur, ont été obligés de procréer un rejeton avec une fille de la tribu, afin de conserver la bonne graine[210]. Mais le service rendu ne les a pas toujours rachetés de la mort et des tortures; car ces sauvages se délectent à faire subir aux prisonniers d'abominables supplices; ce que Chateaubriand avait déjà raconté dans sa Vierge des dernières amours.

[209] Fossey, Mexique.

[210] Henry.

Pour cruels, ils le sont. Constatons-le, sans les innocenter pour cela: les supplices qu'ils infligent, ils savent les supporter. Et ils ne trouvent pas mauvais qu'on les leur fasse subir, si par malheur ils se sont laissé prendre. Il faut aussi mettre en ligne de compte qu'ils ont pour distraction, à peu près unique, d'aboyer à la lune et qu'ils éprouvent le besoin de quelques représentations plus émouvantes. N'en ayant pas de simulées, ils se rabattront sur les réelles, car ils manquent de théâtres pour drames et mélodrames. Eux aussi ont besoin de contempler un héros aux prises avec l'adversité, «plaisir des dieux» d'après la doctrine des Stoïciens, le plus beau spectacle qu'il soit donné à l'homme de regarder. Ce qui explique aussi le succès des autodafés et des mille tourments que, hier encore, nous infligions aux hétérodoxes et libres penseurs. Ces malheureux Peaux-Rouges n'ayant pas d'acteurs pour rire, ni de bourreaux délégués par la magistrature, sont obligés de payer de leur personne, d'écorcher eux-mêmes le martyr, de brûler eux-mêmes le délinquant à petit feu. Ne l'oublions pas: dès que les fonctions réparatrices de la nutrition sont accomplies, l'animal humain n'est pas encore satisfait; l'intelligence et l'imagination font valoir leurs droits; la sensibilité ne veut pas rester inactive et réclame sa quote-part d'émotions. Car «l'homme ne vit pas de pain seulement».


En tant qu'individu, on ne peut pas être moins gêné que notre Apache de toute espèce de gouvernement. Il n'est responsable envers qui que ce soit; il fait toujours ce qu'il veut, c'est-à-dire ce qu'il peut. Dans le cas d'une grande expédition, on se réunit sous le commandement d'un camarade dont la supériorité personnelle s'impose et dont l'autorité prend fin avec l'entreprise. Si les hostilités se prolongent, il va de soi que l'influence du chef de guerre s'accroît souvent plus qu'on ne voudrait[211]. Quelques tribus se prémunissent contre ce danger, en reconnaissant une autorité purement morale à des sachems, ou Chefs de la Paix, personnages toujours distincts des capitaines d'ordre militaire; institution des plus intéressantes, mais qu'on ne saurait étudier utilement dans ces hordes clairsemées.

[211] Henry.


Comme manifestation la plus élevée de la vie publique dans ces déserts, ces primitifs célèbrent des néoménies. Autant qu'on peut le savoir, la vénération de la Lune a partout précédé celle du Soleil. La nuit de la fête, ils allument des feux en divers endroits. Remarquons à ce propos que la plupart des tribus indiennes, sinon toutes, paraissent avoir honoré le feu au moins par quelques rites. Ils se sont approvisionnés de tabac et d'une boisson enivrante, faite avec du jus de cactus ou avec du grain bouilli et fermenté[212]; s'ils ne fumaient et ne s'enivraient, ils ne croiraient pas se préparer dignement à un acte religieux. Couchés ou accroupis, ils attendent en un profond silence l'apparition de la reine des nuits. Dès qu'elle se montre à l'horizon, ils geignent en chœur, imitent les cris du coyote flairant une charogne, et les bandes de ces animaux ne tardent pas à leur répondre dans le lointain[213]. Cette parfaite imitation est la récompense d'une longue pratique. Plusieurs de leurs dialectes n'ont qu'un seul et même mot pour désigner le chant de l'homme et le glapissement du chien des prairies; des voyageurs ont même trouvé de l'analogie entre les langues de l'un et le cri de l'autre[214]. Peu à peu les voix enflent, éclatent en jappements; on dirait une meute en chasse, ou aboyant à la lune, ce qui est bien le cas. Le concert continue par les rauquements du loup-hyène et de l'ours, les bramements du cerf, les cris de tous les frères et cousins du monde animal, les hennissements du cheval et du mulet, même les braiements de l'âne, et tous alors de rire, ou plutôt de ricaner, car le rire implique une mentalité peut-être supérieure à celle qu'ont atteinte ces sauvages dégradés par la misère. D'ailleurs, les Peaux-Rouges ne se montrent guère portés à la gaieté; ceux de l'Amérique du nord passent pour mélancoliques, et ceux de l'Amérique du sud pour tristes:

[212] Henry.